— Callista, tu sais aussi bien que moi ce que je dois faire, dit doucement Damon. Tu es Gardienne, mon enfant.
— Ne me donne plus ce titre, dit-elle avec emportement. Plus jamais !
— Je sais que tu es déliée de ton serment, mais un serment n’est qu’un mot. Il n’y a pas d’autre solution, Callista, tu le sais. Je ne peux pas prendre la responsabilité…
— Je ne te l’ai pas demandé ! Je suis libre…
— Libre de mourir, dit Damon avec brutalité.
— Ne crois-tu pas que j’aime mieux mourir ? dit-elle, éclatant en sanglots pour la première fois depuis ce fameux soir.
Damon la regarda, impassible, mais Andrew la prit dans ses bras, protecteur, la serra contre lui.
— Damon, pourquoi la tourmenter ?
Le visage de Damon s’empourpra de colère.
— J’en ai assez. Vous me traitez comme un monstre s’interposant entre vous deux. Alors que je m’épuise pour vous protéger.
— Je le sais bien, sanglota-t-elle, et je ne peux pas le supporter. Cette situation nous tue, Andrew et moi !
Andrew la sentait trembler dans ses bras, légère comme une enfant. Il la vit soudain sous forme d’un curieux réseau lumineux, une sorte de champ d’énergie électrique. D’où venait cette étrange perception ? Le corps d’Andrew semblait perdre sa réalité, tremblait dans une sorte de néant, et n’était plus qu’un fragile réseau d’énergie électrique, pétillant, crépitant de plus en plus faiblement…
Il ne voyait plus Damon, lui aussi estompé dans des tourbillons lumineux. Non, Damon puisait, changeait, rayonnait de colère, comme un poêle chauffé au rouge, comme lorsqu’il avait affronté Dezi. Andrew, qui s’emportait facilement mais se calmait aussitôt, fut déconcerté et horrifié de cette fureur rentrée. Faiblement, derrière les couleurs mouvantes et les réseaux d’énergie, les vibrations et les lumières puissantes, il vit Damon, l’homme, s’approcher de la fenêtre, et leur tournant le dos, contempler la tempête, luttant pour maîtriser sa colère. Andrew percevait sa rage, comme il percevait la douleur de Callista, le trouble d’Ellemir. Il s’efforça de les revoir sous forme solide et humaine, et non plus sous forme confuse et mouvante d’images électriques. Où est la réalité ? se dit-il. N’étaient-ils donc que des masses d’énergies tourbillonnantes, des champs de forces et des atomes en mouvement dans l’espace ? Il tenta de se raccrocher à des perceptions humaines, malgré l’étreinte fiévreuse de Callista. Il voulut aller à la fenêtre… Il alla à la fenêtre et toucha Damon… Il ne bougea pas, immobilisé par le poids de Callista dans ses bras. Prenant la parole avec effort, il dit d’un ton conciliant :
— Damon, personne ne pense que tu es un monstre. Callista fera ce que tu conseilles. Nous avons confiance en toi, n’est-ce pas, Callista ?
Honteux de son emportement, Damon parvint enfin à se maîtriser. Il s’approcha d’eux et dit avec douceur :
— Andrew a le droit d’être consulté, Callista. Tu ne peux pas continuer à nous tourmenter tous ainsi. S’il ne s’agissait que de ta décision…
Il s’interrompit et s’écria d’une voix étranglée :
— Andrew ! Pose-la, vite !
Inerte dans les bras d’Andrew, Callista ne bougeait plus. Effrayé par le ton de Damon, Andrew laissa son ami la recoucher. Il fit signe à Andrew de s’écarter. Perplexe, froissé, celui-ci obéit. Damon se pencha sur la jeune femme.
— Tu vois ? Ne te remets pas à pleurer, tu n’en as plus la force. Sais-tu que tu as eu une crise hier soir ? Tu as eu des convulsions. Je t’ai donné du raivannin – tu sais aussi bien que moi ce que ça signifie, Callie.
Elle eut à peine la force de murmurer :
— Je crois… qu’il vaudrait mieux pour tout le monde…
Damon lui prit les poignets, si amaigris que la main de Damon, pourtant petite, les enserrait tous les deux facilement. Sentant sur lui le regard désapprobateur d’Andrew, il dit avec lassitude :
— Elle ne supportera pas d’autres convulsions ; elle n’en a plus la force.
À bout de résistance, Andrew s’écria :
— C’est encore ma faute ? Je ne pourrai donc jamais la toucher sans danger pour elle ?
— Ne blâme pas Andrew, Damon… murmura Callista en un souffle. C’est moi qui ai voulu…
— Tu vois ? dit Damon. Si je t’éloigne d’elle, elle désire mourir. Et si je te laisse la toucher, le stress physique empire de plus en plus. Même en faisant abstraction du déchirement émotionnel qui vous détruit tous les deux, elle ne peut guère en supporter davantage, physiquement. Il faut faire quelque chose, et vite, avant…
Il ne termina pas, mais tout le monde comprit sa pensée : avant qu’elle n’ait d’autres convulsions que, cette fois, nous ne pourrions pas arrêter.
— Tu sais ce qu’il y a à faire, Callista, et tu sais combien de temps il te reste pour prendre une décision. Nom d’un chien, Callie, crois-tu que je veuille te tourmenter dans cet état ? Je sais que, physiologiquement, tu es une enfant de douze ans. Mais mentalement tu n’es pas une enfant, alors cesse de te conduire comme telle. Conduis-toi comme la grande professionnelle que tu as appris à être. Mets fin à ces réactions émotionnelles ! Nous sommes placés devant une réalité physique ! Tu es Gardienne…
— Non, non ! protesta-t-elle.
— Fais au moins preuve du bon sens et du courage que tu as appris en tant que Gardienne ! Tu me fais honte. Ton cercle aurait honte de toi. Léonie aurait honte…
— Nom d’un chien, Damon… commença Andrew.
Les yeux flamboyants, Ellemir lui saisit le bras.
— Ne te mêle pas de ça, murmura-t-elle. Damon sait ce qu’il fait ! C’est la vie de Callista qui est en jeu !
— Tu as peur, dit Damon, sarcastique, tu as peur ! Hillary Castamir n’avait pas quinze ans, mais elle a enduré qu’on lui dégage les canaux tous les quarante jours pendant plus d’un an ! Et toi, tu crains de me laisser te toucher !
Maintenue par Damon d’une main ferme, Callista gisait sur ses oreillers, livide, les yeux brillant d’un éclat assourdi qu’aucun d’eux ne lui avait jamais vu jusque-là. Elle dit, d’une voix faible mais si rageuse qu’elle leur fit l’effet d’un cri :
— Ah, comment oses-tu me faire ces reproches, toi que Léonie a renvoyé comme un chiot gémissant parce que tu n’avais pas de courage ? Pour qui te prends-tu de me parler ainsi ?
Damon se redressa et la lâcha, comme s’il avait peur de l’étrangler en restant près d’elle, pensa Andrew. De nouveau, la fureur l’entourait d’un halo écarlate. Andrew s’enfonça les ongles dans les paumes à les faire saigner, craignant qu’une fois de plus, ils ne se désintègrent tous en champs d’énergie mouvants.
— Pour qui je me prends ? vociféra Damon. Je suis ton plus proche parent, je suis ton technicien, et ce n’est pas tout, tu le sais. Et si je n’arrive pas à te faire entendre raison, si tu refuses de te servir de tes connaissances et de ton jugement, alors je jure, Callista d’Arilinn, que je ferai porter Dom Esteban dans cette chambre, et c’est sur lui que tu essaieras tes caprices ! Si ton mari n’arrive pas à te convaincre et ton technicien non plus, alors, tu t’arrangeras avec ton père ! Il est vieux, mais il est toujours le Seigneur Alton, et si je lui explique…
— Tu n’oserais pas ! dit-elle avec fureur.
— Chiche ! répliqua Damon lui tournant le dos.
Andrew, gêné, regarda alternativement Damon, le dos tourné, et Callista livide et furieuse sur ses oreillers, et que seule sa rage semblait maintenir en vie en cet instant. L’un d’eux céderait-il, ou bien prolongeraient-ils ce bras de fer jusqu’à ce que l’un d’eux en mourût ? Quelqu’un pensa – Ellemir ? – que Damon était un Alton par sa mère, que lui aussi avait le don. Mais Callista était la plus faible, et elle ne pourrait pas supporter longtemps cette fureur qui les détruisait tous. Il fallait sortir de cette impasse, et vite. Ellemir avait tort : Damon ne pourrait pas briser sa volonté par cette épreuve de force, même pour lui sauver la vie.