De nouveau, Andrew alla s’agenouiller près de Callista.
— Ma chérie, obéis à Damon ! supplia-t-il.
Elle murmura, la rage faisant place à la douleur :
— T’a-t-il dit que je… que nous perdrions le peu que nous ayons jamais eu ?
— Il me l’a dit, répondit Andrew, cherchant à exprimer la douloureuse tendresse qui avait tout supplanté en lui. Mais je t’ai aimée avant même de t’avoir jamais vue, ma chérie. Crois-tu que seul ton corps m’intéresse ?
Toute colère envolée, Damon se retourna, les considéra avec une profonde pitié, mais parla d’une voix dure :
— Alors, as-tu enfin trouvé le courage qu’il te faut, Callista ?
— Du courage ? soupira-t-elle. Je n’en manque pas, Damon. Mais à quoi bon cette tentative ? Tu dis qu’elle me sauvera la vie. Mais ma vie actuelle vaut-elle la peine d’être vécue ? Et je vous ai tous impliqués. J’aimerais mieux mourir tout de suite, plutôt que de vous entraîner tous dans ma chute.
Andrew fut épouvanté du désespoir qu’il perçut dans sa voix. Il voulut la prendre dans ses bras, se rappela que son contact la mettait en danger, et s’immobilisa, paralysé par l’angoisse. Damon vint s’agenouiller près de lui. Lui non plus ne toucha pas Callista, mais établit un contact mental avec elle, avec lui. Les douces vibrations lentes, le flux et le reflux des rythmes accordés les unirent en une intimité plus profonde que celle de l’amour.
Damon murmura :
— Callista, si tu étais seule en cause, je te laisserais mourir. Mais tu fais trop partie de nous tous pour que nous te laissions disparaître.
Une pensée prit forme – Andrew ne sut jamais si c’était la sienne – et s’insinua dans leur cercle télépathique : Callista, tant que ce lien nous reste, la vie vaut la peine d’être vécue, dans l’espoir de trouver le moyen de te faire obtenir le reste.
Comme remontant à la surface après un plongeon en eaux profondes, Andrew revint à une conscience séparée. Son regard rencontra celui de Damon, et il ne se déroba pas à l’intimité qu’il y lut. Les yeux de Callista, cernés, dilatés par la souffrance, semblaient noirs dans son visage livide, mais elle sourit, remuant faiblement.
— Très bien, Damon. Fais ce que tu as à faire. Je vous… je vous ai déjà fait trop de mal.
Hors d’haleine, elle se tut, prête à s’évanouir. Ellemir effleura d’un baiser le front de sa sœur.
— N’essaye pas de parler. Nous comprenons.
Damon se releva et entraîna Andrew hors de la chambre.
— Nom d’un chien, c’est un travail de Gardienne. Il y avait des Gardiens autrefois, mais je n’ai pas reçu la formation.
— Tu n’as pas envie de faire ce travail, n’est-ce pas, Damon ?
— Qui en aurait envie ? dit Damon, d’une voix tremblante. Mais il n’y a pas d’autre issue. Si elle avait de nouveau des convulsions, elle ne passerait sans doute pas la journée. Et si elle survivait, le cerveau serait si endommagé qu’elle ne nous reconnaîtrait plus. La surcharge de toutes les fonctions vitales – pouls, respiration… et si son état se détériore encore… Enfin, c’est une Alton.
Il secoua la tête avec désespoir.
— La décharge que tu as reçue n’est rien comparée à ce qu’elle pourrait nous faire si son esprit cessait de fonctionner et qu’elle ait l’impression que nous voulons lui nuire…
Il frémit d’épouvante.
— Ce sera très douloureux. Mais elle doit être consciente et capable de coopérer intelligemment.
— C’est ça que tu redoutes ? Mais tu ne peux pas vraiment lui faire mal en te servant de la force psi pour lui dégager les canaux ? Ils n’ont pas de réalité physique, n’est-ce pas ?
Damon ferma les yeux, en un réflexe involontaire.
— Je ne la tuerai pas, dit-il. J’en sais assez pour l’éviter. C’est pourquoi elle doit être consciente. Si je me trompe dans mes calculs, je pourrais lui endommager certains nerfs centrés autour des organes reproducteurs. Juste assez pour compromettre ses chances d’avoir jamais des enfants. Et elle est mieux placée que moi pour savoir où sont les nerfs principaux.
— Au nom du Ciel, murmura Andrew, pourquoi exiger cette collaboration consciente ? Si elle ne peut pas avoir d’enfants, quelle importance ?
Damon le regarda, horrifié.
— Tu ne parles pas sérieusement ! dit-il, essayant désespérément de tenir compte de la détresse de son ami. Callista est une Comyn, elle a le laran. Plutôt la mort que de le perdre ! C’est ton épouse, mon ami, non une femme des rues !
Andrew se tut devant l’horreur de Damon, essayant de dissimuler sa confusion. Il venait d’enfreindre quelque nouveau tabou. Apprendrait-il jamais ? Il dit avec raideur :
— Je m’excuse de t’avoir offensé, Damon.
— Offensé ? Non, pas exactement, mais… mais choqué.
Damon était dérouté. Andrew ne savait-il donc pas que c’était la chose la plus précieuse qu’elle pût lui apporter, l’héritage, le clan ? Son amour n’était-il que désir physique et égoïsme ? Non, pensa-t-il. Andrew avait trop souffert pour elle, il y avait autre chose. Il pensa enfin, désespéré : je l’aime, mais le comprendrai-je jamais ?
Andrew, emporté par son émotion, posa avec embarras la main sur l’épaule de Damon et dit avec hésitation :
— Je me demande si… si personne comprend jamais personne, Damon. Donne-moi le temps.
La réaction normale de Damon aurait été d’embrasser Andrew, mais il savait par expérience que ces gestes spontanés embarrassaient son ami, qui les repoussait. Là aussi, il faudrait trouver une solution.
— Nous venons de nous mettre d’accord sur un point, mon frère. Nous voulons tous les deux le bien de Callista. Allons la retrouver.
Andrew se rendit au chevet de Callista. En dépit de tout, il avait le sentiment que Damon exagérait. C’étaient des réactions psychologiques, comment pouvaient-elles avoir un effet physiologique ? Pourtant, il savait que Damon avait raison : Callista se mourait. Frissonnant d’épouvante, il réalisa qu’elle ne remuait même plus la tête sur l’oreiller, quoiqu’elle continuât à les suivre des yeux.
— Damon, jure-moi qu’après tu trouveras le moyen de… de me ramener à un état normal…
— Je te le jure, breda.
Damon avait parlé d’une voix aussi ferme que sa main était sûre, mais Andrew vit qu’il se maîtrisait avec peine. Pourtant, Callista semblait paisible.
— Je n’ai pas de kirian à te donner, Callista.
Andrew ressentit sa frayeur, mais elle dit :
— Alors, je m’en passerai. Fais ce que tu as à faire.
— Callista, si tu veux, j’ai des fleurs de kireseth… ?
Elle refusa, d’un geste imperceptible, comme Damon s’y attendait ; le tabou était absolu parmi les télépathes des Tours. Il regretta pourtant qu’elle soit si scrupuleuse.
— Tu voulais essayer…
Damon hocha la tête, lui montrant un petit flacon.
— Ce n’est qu’une teinture. J’en ai filtré les impuretés, et j’ai dissous les résines dans du vin, dit-il. Ce sera peut-être mieux que rien.
Elle rit, d’un rire léger comme un souffle, et Andrew s’émerveilla qu’elle eût encore la force de rire en un moment pareil.
— Je sais que ce n’est pas ton fort, Damon. Je vais essayer, mais laisse-moi goûter avant. Si tu t’es trompé de résine…