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Elle renifla prudemment la fiole, goutta un peu de liquide et dit enfin :

— Aucun danger. Je vais en prendre, mais…

Elle réfléchit, puis, rapprochant le pouce et l’index, dit enfin :

— … mais pas plus que ça.

— Il t’en faut plus, Callista. Tu ne pourras jamais supporter la douleur, protesta Damon.

— Il faut que j’aie la conscience maximale des centres inférieurs et des nerfs majeurs. Les principaux nodules de décharge sont engorgés, et il faudra sans doute que tu établisses des dérivations.

Horrifié, Andrew écoutait ce ton détaché et clinique, comme si le propre corps de Callista était une machine détraquée, et ses nerfs des pièces endommagées. Quel traitement à faire subir à une femme !

Damon lui souleva la tête tandis qu’elle avalait le liquide. Elle s’arrêta à la dose qu’elle avait fixée, serrant obstinément les lèvres.

— Non, pas plus, Damon. Je connais mes limites.

— Ce sera pire que tu ne peux l’imaginer, la prévint-il d’une voix blanche.

— Je sais. Si tu touches un nodule trop proche de… – Andrew ne comprit pas le mot – je pourrais avoir d’autres convulsions.

— Je vais faire attention. Quand tes règles ont-elles cessé ? Sais-tu à quelle profondeur je vais devoir t’entraîner ?

Elle esquissa une grimace.

— Je sais. J’ai dégagé deux fois Hillary, et j’ai davantage de surcharge qu’elle. Il y a encore un résidu…

Avisant l’air horrifié d’Andrew, Damon reprit :

— Tu veux vraiment qu’il reste ici, ma chérie ?

Elle resserra les doigts sur sa main.

— C’est son droit.

— Il n’a pas l’habitude. Il saura seulement que je te fais terriblement souffrir, reprit Damon d’une voix dure.

Andrew, lié télépathiquement à son ami, comprit pourtant que cette dureté n’était due qu’au stress intérieur.

Dieu ! pensa-t-il, suis-je obligé d’être témoin de cette souffrance ? Mais il dit d’une voix calme :

— Je resterai si tu as besoin de moi, Callista.

— Si je mettais son enfant au monde, il resterait en rapport avec moi et partagerait une souffrance pire.

— Oui, dit doucement Damon, mais dans ce cas – Seigneur de Lumière, comme je voudrais que ce soit le cas – tu pourrais le contacter mentalement et te fortifier de sa force. Mais aujourd’hui, tu le sais Callista, je suis contraint de lui défendre de te toucher, quoi qu’il arrive. Et de te défendre de le contacter mentalement. Permets-moi de le renvoyer, Callista.

Elle faillit se rebeller, puis, percevant les craintes de Damon, sa répugnance à la faire souffrir, elle leva la main, surprise de la trouver si lourde, pour lui effleurer le visage.

— Ce travail te répugne, n’est-ce pas ? Ce sera plus facile pour toi s’il n’est pas là ?

Damon hocha la tête, n’osant parler. C’était assez pénible d’avoir à infliger une telle souffrance, sans avoir à supporter en plus les réactions d’un spectateur n’ayant pas la moindre idée de ce qui se passait.

Callista regarda Andrew, l’air résolu.

— Retire-toi, mon amour. Ellemir, emmène-le. Il s’agit d’un travail pour techniciens psi entraînés, et avec la meilleure volonté du monde, tu ne pourrais pas nous aider, et tu risquerais de nous nuire.

Andrew éprouva à la fois soulagement et remords – si elle pouvait supporter cette souffrance, il aurait dû être assez fort pour la partager avec elle – mais il sentit aussi la reconnaissance de Damon envers Callista. Il perçut l’effort de celui-ci pour adopter la même attitude détachée, clinique, que Callista. Horrifié, soulagé et honteux, il se leva et sortit rapidement.

Derrière lui, Ellemir hésita, regardant Callista, se demandant si ce serait plus facile pour sa sœur de vivre cette situation en rapport télépathique avec elle. Mais un coup d’œil à Damon la décida. C’était assez pénible pour lui d’infliger cette douleur à Callista ; s’il devait imposer aussi à sa femme, ce serait encore pire. Elle rompit volontairement le dernier contact mental qu’elle conservait avec Damon et Callista, et, sans se retourner pour voir comment ils réagissaient – mais elle sentit qu’ils étaient aussi soulagés qu’Andrew tout à l’heure – elle suivit son beau-frère dans la salle commune.

— Un verre te ferait du bien. Qu’en dis-tu ?

L’entraînant dans le salon de son appartement, elle fouilla dans un placard, en tira un cruchon et deux verres, qu’elle remplit, percevant les pensées d’Andrew : Me voilà en train de boire tranquillement, et Dieu seul sait ce qu’endure Callista.

Il prit le verre qu’elle lui tendait et goûta.

Il s’attendait à du vin, mais c’était une liqueur forte, brûlante. Il dit avec hésitation :

— Je ne veux pas m’enivrer.

Ellemir haussa les épaules.

— Pourquoi pas ? Ce serait peut-être le mieux.

M’enivrer ? Pendant que Callista…

Ellemir le regarda dans les yeux.

— Justement, dit-elle. Ce sera le meilleur moyen de ne pas interférer avec ce que Damon doit faire, et qui lui répugne.

Elle parlait d’une voix tendue, et Andrew réalisa qu’elle s’inquiétait autant pour Damon que pour Callista.

— Pas tout à fait, reprit-elle d’une voix tremblante. Pas tout à fait… pas tout à fait de la même façon. Mais nous ne pouvons pas les aider. Tout ce que nous pouvons faire, c’est… c’est de ne pas intervenir. Et je… je n’ai pas l’habitude d’être tenue à l’écart.

Si semblable à Callista, et si différente, pensa Andrew. Il avait pris l’habitude de la considérer comme plus forte que Callista. Et pourtant, Callista avait supporté son emprisonnement dans les grottes. Ce n’était pas une fragile damoiselle en détresse, elle était plus forte qu’elle n’en avait l’air. Aucune Gardienne ne pouvait être faible. Elle était forte, d’une force différente, qui venait encore de se manifester, quand elle avait refusé de prendre la drogue que lui proposait Damon.

Ellemir reprit, buvant sa liqueur à petites gorgées :

— Damon a toujours détesté ce travail. Mais il le fera pour l’amour de Callista… Et pour l’amour de toi, termina-t-elle après un instant d’hésitation.

— Damon a été pour moi un fidèle ami, je le sais, répondit-il à voix basse.

— Tu sembles avoir du mal à montrer ton amitié, dit Ellemir, mais je suppose que cela vient de ton éducation. Ce doit être très dur pour toi. Je n’arrive même pas à imaginer comme ce doit être difficile de vivre parmi des gens aux façons de penser si différentes, aux habitudes si différentes dans les plus petites choses. Et ce sont les petites choses qui doivent poser le plus de problèmes. Les grandes, il suffit de les accepter une fois pour toutes. Mais les petites vous prennent au dépourvu, quand on n’y pense pas, quand on ne s’y attend pas.

Comme elle était perspicace, pensa Andrew. Effectivement, c’étaient les petites choses qui lui donnaient le plus de mal. La nudité de Damon – et d’Ellemir – par exemple, comme si les habitudes de toute sa vie avaient été contraintes et grossières ; la texture bizarre du pain ; Damon qui embrassait Dom Esteban sans complexes ; Callista, aux premiers temps de leur vie commune, qui évoluait devant lui à demi dévêtue, sans la moindre gêne, mais qui avait rougi et bredouillé d’embarras un jour qu’il avait relevé ses longs cheveux et découvert sa nuque. Il dit à voix basse :

— J’essaye de m’habituer à vos coutumes…

— Andrew, j’ai à te parler, dit-elle en lui remplissant son verre.

C’était la propre phrase de Callista et cela l’inquiéta un peu.