Je suis idiote et méchante, se dit-elle. J’ai désiré cela, j’en suis sincèrement contente, et pourtant je n’ai pas pu le lui dire. Mais cette pensée ne menait nulle part non plus. La seule chose qu’elle pouvait faire, c’était de vivre au jour le jour du mieux possible, de recouvrer la santé, confiante en la promesse de Damon. Andrew l’aimait et la désirait toujours, quoique, se dit-elle avec un détachement clinique dont elle ignorait que c’était de l’amertume, quoiqu’elle ne comprît pas pourquoi. Mais là aussi, pourquoi s’attarder sur quelque chose qu’ils ne pouvaient pas encore partager ? Résolument, elle se leva et alla prendre un bain.
Elle enfila une jupe de laine bleue et une tunique blanche tricotée dont elle pouvait enrouler le long col autour d’elle comme un châle. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle avait faim. En bas, les servantes avaient desservi la table du repas matinal. On avait roulé le fauteuil de son père près de la fenêtre, et il regardait la cour, où un groupe de serviteurs, chaudement habillés, déblayaient la neige. S’approchant de lui, elle l’embrassa sur le front.
— Comment te sens-tu, ma fille ?
— Beaucoup mieux.
Il lui fit signe de s’asseoir près de lui, scrutant son visage en plissant les yeux.
— Par les enfers de Zandru, tu as maigri, mon enfant. On dirait que le loup d’Alar t’a grignotée ! De quoi as-tu souffert ? Si ce n’est pas indiscret.
Elle n’avait aucune idée de ce qu’Andrew ou Damon lui avaient dit.
— Rien de grave. Des ennuis féminins.
— Pas de ça avec moi, dit son père avec brusquerie. Tu n’es pas une mauviette. Le mariage ne semble pas te réussir, ma fille.
Elle eut un mouvement de recul et vit qu’il s’en était aperçu. Il battit vivement en retraite.
— Eh bien, mon enfant, je sais depuis longtemps que les Tours ne relâchent pas facilement leur emprise sur ceux dont elles se sont emparées. Je me rappelle Damon, qui pendant plus d’un an a erré comme une âme en peine dans les enfers extérieurs.
Maladroitement, il lui tapota le bras.
— Je ne te poserai pas de questions, chiya. Mais si ton mari n’est pas gentil avec toi…
Elle posa vivement sa main sur la sienne.
— Non, non, cela n’a rien à voir avec Andrew, mon Père.
Il fronça les sourcils, l’air sceptique.
— Quand une mariée de quelques lunes a la mine que tu as, son mari est rarement irréprochable, dit-il.
Sous son regard inquisiteur, elle rougit, mais parla d’une voix ferme.
— Je te donne ma parole, Père, que nous ne nous sommes pas querellés, et qu’Andrew n’a rien à se reprocher.
C’était la vérité, mais pas la vérité totale. Impossible de la dire à quelqu’un n’appartenant pas à leur cercle, et elle n’était pas certaine de la connaître elle-même. Il sentit qu’elle éludait sa curiosité, mais il accepta la barrière qu’elle avait dressée entre eux.
— Eh bien, mon enfant, le monde continuera à tourner comme il veut, et non comme toi et moi le désirerions. As-tu déjeuné ?
— Non. J’ai attendu pour te tenir compagnie.
Il appela les servantes et leur ordonna d’apporter à manger, plus qu’elle n’aurait voulu, mais elle savait que sa pâleur et sa maigreur l’avaient choqué. En enfant docile, elle se força à aller un peu au-delà de sa faim. Il la regarder se restaurer, puis dit enfin, avec plus de douceur qu’à son habitude :
— Il y a des moments, mon enfant, où je pense que les filles Comyn qui vont dans les Tours prennent autant de risques que nos fils qui entrent dans les Gardes et défendent nos frontières… et c’est tout aussi inévitable, je suppose, que certaines d’entre vous soient blessées.
Que savait-il ? Que comprenait-il ? Il en avait dit autant qu’il pouvait en dire sans enfreindre l’un des tabous les plus puissants dans les familles de télépathes. Malgré son embarras, elle se sentit vaguement réconfortée. Il avait dû prendre sur lui pour en dire autant à sa fille.
Il lui passa un pot de miel qu’elle refusa en riant.
— Tu me voudrais grasse comme une volaille à rôtir ?
— Non, mais dodue comme une aiguille à broder, peut-être, ironisa-t-il.
L’observant, elle le vit amaigri lui aussi, les traits tirés, les yeux profondément enfoncés dans les orbites.
— Personne ne te tient compagnie, Père ?
— Ellemir s’affaire aux cuisines. Damon est allé au village voir les hommes qui ont eu les pieds gelés pendant la grande tempête, et Andrew est à la serre, en train d’inspecter les dommages causés par le gel. Pourquoi ne vas-tu pas le rejoindre, mon enfant ? Je suis sûr qu’il y a du travail pour deux.
— Et il est non moins certain que je ne serai d’aucune aide pour Ellemir à la cuisine, dit-elle en riant. Plus tard, peut-être. Avec le soleil, on va sans doute faire la grande lessive, et il faudra que je m’occupe du linge.
Il éclata de rire.
— C’est vrai, Ellemir a toujours dit qu’elle aimerait mieux patauger dans le fumier que de tenir une aiguille ! Mais plus tard, nous ferons peut-être un peu de musique. Quand j’étais jeune, je jouais du luth. Mes doigts pourraient peut-être retrouver leur agilité d’antan. J’ai si peu à faire, assis dans mon fauteuil toute la journée…
Les femmes et certains hommes avaient sorti les grandes bassines et faisaient la lessive dans les arrière-cuisines. Callista, constatant qu’elle y était inutile, s’esquiva au laboratoire dont elle avait fait son domaine. Rien n’était en l’état où elle l’avait laissé. Elle se rappela que Damon était venu y travailler pendant sa maladie, et, devant le désordre qu’il avait laissé, elle se mit à ranger. Elle devrait reconstituer ses stocks de remèdes les plus communs, mais, tandis que ses mains s’affairaient à doser les tisanes, elle réalisa qu’une tâche plus importante l’attendait : elle devait préparer du kirian.
Quittant la Tour, elle avait cru qu’elle n’aurait plus jamais à en faire ; Valdir était trop jeune, et Domenic trop vieux. Puis elle s’était rendue à l’évidence : aucune famille de télépathes ne pouvait s’en passer. C’était, et de loin, la drogue la plus difficile à préparer de toutes celles qu’elle avait appris à faire, requérant trois distillations séparées, pour enlever à chaque fois une résine différente. Elle remit tout en place et sortait juste son matériel de distillation quand Ferrika entra et s’immobilisa sur le seuil, stupéfaite de la trouver là.
— Pardonnez-moi de vous déranger, vai domna.
— Pas du tout, entre, Ferrika. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— Une servante s’est ébouillanté la main en faisant la lessive. Je viens chercher un baume.
— Tiens, voilà, dit Callista, prenant un pot sur une étagère. Je peux faire quelque chose pour elle ?
— Non, Dame Callista, ce n’est pas grave, dit-elle en s’en allant.
— Elle revint peu après rapporter le bocal.
— La brûlure est grave ?
Ferrika secoua la tête.
— Non, elle n’a pas fait attention et s’est trompée de bassine, c’est tout. Mais je crois qu’on devrait toujours avoir quelque baume à la cuisine et à la buanderie. En cas de brûlures graves, c’est une grosse perte de temps de venir jusqu’ici.
Callista hocha la tête.
— Tu as raison. Remplis des petits pots et mets-les à la cuisine.
Ferrika se mit au travail à la petite table. Pendant ce temps, Callista ouvrait tous les tiroirs les uns après les autres, fronçant les sourcils, si bien que Ferrika lui demanda :