— Dame Callista, je peux vous aider ? S’il y a des choses que nous n’avons pas remises à leur place, le Seigneur Damon ou moi…
Callista fronça les sourcils en disant :
— En effet. Il y avait des fleurs de kireseth ici…
— Le Seigneur Damon s’en est servi pendant que vous étiez malade.
Callista hocha la tête au souvenir de la grossière teinture qu’elle avait bue.
— Je sais, mais à moins qu’il n’en ait gaspillé beaucoup, il y en avait plus qu’il n’en pouvait utiliser, dans un sac, au fond de ce placard, dit-elle, continuant à ouvrir portes et tiroirs. Tu t’en es servi, Ferrika ?
— Je n’y ai pas touché, dit-elle, remplissant des pots à l’aide d’une spatule en os.
— Tu sais faire du kirian ? demanda Callista, la regardant travailler.
— Je sais comment on le fait, Dame Callista. Quand j’étudiais à la Maison de la Guilde des Amazones d’Arilinn, chacune faisait un stage chez un apothicaire pour apprendre à faire les remèdes et les drogues. Nous n’en avions pas l’usage, à la Guilde, mais nous devions apprendre à le reconnaître. Vous savez que… que certains vendent les sous-produits de sa distillation ? Illégalement ?
— Je l’avais entendu dire, même à la Tour, dit Callista.
Les feuilles, les fleurs et les tiges du kireseth contenaient différentes résines. Dans les Montagnes de Kilghard, à certaines saisons, le pollen, dangereusement psychoactif, posait de sérieux problèmes. Le kirian, cette drogue télépathique qui supprimait les barrières mentales, n’en utilisait que la fraction non vénéneuse, et encore, avec de grandes précautions. L’utilisation du kireseth brut ou des autres résines était interdite par la loi à Thendara et Arilinn, et considérée comme criminelle partout dans les Domaines. Même le kirian était utilisé avec prudence, et considéré avec une crainte superstitieuse par les non-initiés.
Comptant et triant ses philtres, Callista repensa avec nostalgie aux lointaines plaines d’Arilinn, où elle avait vécu si longtemps. Sans doute qu’elle ne les reverrait jamais.
Elle pouvait y retourner, avait dit Léonie… Pour se distraire de cette pensée, elle demanda :
— Combien de temps as-tu vécu à Arilinn, Ferrika ?
— Trois ans, domna.
— Mais tu es pourtant originaire de notre domaine, non ? Je me rappelle que tu jouais avec moi, Dorian et Ellemir quand nous étions petites, et que nous prenions des leçons de danse ensemble.
— Oui, Dame Callista. Mais quand Dorian est partie pour se marier, et que vous êtes allée à la Tour, je n’ai pas voulu rester à la maison, comme une plante accrochée à son mur. Ma mère avait été sage-femme ici, vous le savez, et je pensais avoir les dons nécessaires pour ce travail. Il y avait une sage-femme sur le domaine de Syrtis, qui avait étudié à la Maison de la Guilde des Amazones d’Arilinn, où elles forment des guérisseuses et des sages-femmes. Grâce à ses soins, bien des femmes avaient survécu, que ma mère aurait abandonnées à la miséricorde d’Avarra – elles survivaient, et leurs enfants s’épanouissaient. Ma mère pensait que toutes ces nouveautés étaient des folies, et même des impiétés. Mais je suis quand même allé à la Maison de la Guilde de Neskaya, où j’ai prêté serment. Elles m’ont envoyée faire mes études à Arilinn. Puis j’ai demandé congé à ma marraine pour revenir travailler ici, et elle a accepté.
— Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un de mon village natal à Arilinn.
— Oh, je vous ai vue de temps en temps, Dame Callista, chevauchant avec l’autre vai leroni, dit Ferrika. Et une fois, la domna Lirielle est venue à la Maison de la Guilde pour nous aider. Il y avait une femme dont tous les organes internes étaient détruits pas une affreuse maladie, et notre Mère de la Guilde disait que rien ne pouvait la sauver, à part la neutralisation.
— Je croyais que c’était illégal, dit Callista, frissonnant.
— C’est illégal en effet, domna, sauf pour sauver une vie. De plus, c’est très dangereux, vu qu’il s’agit d’une opération chirurgicale. Beaucoup y succombent. Mais cela peut se faire par la matrice…
Elle s’interrompit, souriant d’un air penaud, puis reprit :
— Mais ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai, à vous qui étiez Dame d’Arilinn et qui êtes versée en ces arts.
— Je n’ai jamais vu ça, dit Callista, avec un mouvement de recul.
— J’ai eu le privilège de voir opérer la leronis, dit Ferrika, et j’ai pensé que ce serait un grand bien pour nos femmes si cet art était plus répandu.
— La neutralisation ? dit Callista, frissonnant d’horreur.
— Pas seulement en elle-même, domna, mais pour sauver des vies. Cette femme a survécu. Sa féminité a été détruite, mais la maladie aussi. Et on pourrait faire tant d’autres choses. Vous n’étiez pas là quand le Seigneur Damon a soigné les pieds gelés des hommes après la tempête, mais moi j’ai vu avec quelle rapidité ils ont guéri – et je sais le temps que ça prend généralement quand je leur coupe un doigt ou un orteil pour prévenir la gangrène. Il y a aussi des femmes pour qui il est dangereux d’avoir des enfants, et il n’existe aucun moyen sûr de rendre de nouvelles grossesses impossibles. Je pense depuis longtemps qu’une neutralisation partielle serait la solution, si on pouvait y procéder sans recourir à la chirurgie. Quel dommage que l’art de travailler avec la matrice soit inconnu à l’extérieur des Tours.
Callista eut l’air atterrée à ces paroles, et Ferrika comprit qu’elle était allée trop loin. Rebouchant le pot de baume, elle dit :
— Avez-vous retrouvé le kireseth disparu, Dame Callista ? Vous devriez demander au Seigneur Damon s’il l’a mis ailleurs.
Elle remit le bocal sur l’étagère, et regarda les tisanes que Callista avait réparties en doses.
— Nous n’avons plus de racine de fruit noir quand celle-ci sera terminée, Dame Callista, dit-elle, montrant un bocal.
Callista regarda les racines noueuses et noires.
— Il faudra aller en acheter au marché de Neskaya quand les routes seront praticables. Elle vient des Villes Sèches. Mais nous n’en avons pas souvent besoin, n’est-ce pas ?
— J’en donne à votre père, domna, pour fortifier son cœur. Je peux la remplacer par du jonc rouge, mais, pour un usage quotidien, la racine est préférable.
— Alors, envoies-en chercher. Tu as l’autorité. Mais il a toujours été fort et vigoureux. Pourquoi lui faut-il des stimulants cardiaques, Ferrika ?
— C’est souvent le cas chez les hommes très actifs, domna, guerriers, cavaliers, athlètes, guides de montagne. Si une blessure les oblige à garder le lit pendant longtemps, souvent leur cœur s’affaiblit. Leur corps semble avoir développé un besoin d’activité, et quand elle leur est brusquement enlevée, ils tombent malades, et parfois, ils meurent. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est un fait.
Cela aussi, c’était sa faute, pensa Callista avec désespoir. C’est en combattant les hommes-chats qu’il avait perdu l’usage de ses membres. Et elle se désola, repensant à la tendresse que son père lui avait manifestée le matin même. Et s’il allait mourir, juste quand elle commençait à le connaître ! Dans la Tour elle était protégée contre le chagrin aussi bien que contre la joie. Maintenant, il lui semblait que le monde était plein de souffrances. Comment avait-elle eu le courage de quitter Arilinn ?
Ferrika la considérait avec sympathie, mais Callista avait trop peu d’expérience pour s’en apercevoir. On lui avait appris à ne compter que sur elle-même, et maintenant, elle était incapable de demander conseil et réconfort à quiconque. Au bout d’un moment, voyant Callista perdue dans ses pensées, Ferrika sortit discrètement, et Callista tenta de se remettre au travail, mais elle était si bouleversée que ses mains ne lui obéissaient plus. Finalement, elle rangea ses matériaux, nettoya ses appareils et sortit, refermant la porte derrière elle.