La lessive était terminée, et, profitant du rare soleil, les servantes et les hommes suspendaient le linge à des cordes tendues un peu partout dans la cour. Ils riaient et plaisantaient, pataugeant dans la boue et la neige fondue. La cour était pleine de vêtements mouillés battant au vent. Tous les serviteurs avaient l’air affairé et joyeux, mais Callista savait par expérience que, si elle se joignait à eux, leur belle humeur retomberait. Ils avaient l’habitude d’Ellemir, mais, pour les femmes du domaine – et encore plus pour les hommes – elle était encore étrangère, exotique, à la fois crainte et révérée en tant que dame Comyn qui avait été leronis à Arilinn. Seule Ferrika, qui l’avait connue enfant, était à l’aise avec elle. Elle était bien solitaire, réalisa-t-elle en regardant les servantes aller et venir, riant et plaisantant, les bras pleins de linge mouillé à étendre, ou de draps secs à ranger dans les armoires. Oui, elle était solitaire, elle n’avait sa place nulle part, ni à la Tour ni parmi eux.
Au bout d’un moment, elle se rendit dans les serres. Elles étaient chauffées en permanence, mais elle vit que certaines plantes près des vitres avaient été gelées, et que le poids de la neige avait cassé plusieurs panneaux de verre. On les avait remplacés par des planches, mais quelques arbustes fruitiers étaient morts. Andrew était à l’autre bout, montrant aux jardiniers comment tailler les vignes blessées, en épargnant les rameaux encore vivants.
Habituée au contact mental avec Andrew, elle le regardait rarement. Elle se demanda si Ellemir le trouvait beau ou laid. Cette idée la contraria hors de toute mesure. Elle savait qu’Andrew la trouvait belle. Cela l’étonnait toujours, car elle n’était pas vaniteuse et, à cause du tabou qui l’avait entourée toute sa vie d’adulte, peu habituée à l’attention des hommes. Mais puisque Ellemir était ravissante, se dit-elle, et qu’elle était elle-même si mince et pâle, il devait sans doute trouver Ellemir plus belle.
Andrew leva les yeux, lui sourit en lui faisant signe d’approcher. Elle le rejoignit, saluant poliment le jardinier de la tête.
— Tous ces arbustes sont morts ?
Il secoua la tête.
— Je ne crois pas. Les racines ont résisté, et ils devraient reprendre au printemps.
Il ajouta à l’adresse du jardinier :
— Marque les endroits où les plants sont coupés à ras de terre, pour ne rien replanter par-dessus.
Callista considéra les branches coupées.
— Il faudrait trier ces feuilles, et faire sécher celles qui ne sont pas gelées. Sinon, nous n’aurons pas d’herbes pour nos rôtis jusqu’au printemps !
Andrew transmit cet ordre.
— Heureusement que tu es venue. Je suis bon jardinier, mais absolument pas cuisinier, même sur ma planète.
— Je ne suis pas cuisinière non plus, dit-elle en riant, mais je m’y connais en épices.
Le jardinier se pencha pour ramasser les branches, et, derrière son dos, Andrew embrassa Callista sur le front. Elle dut se raidir pour ne pas s’esquiver, comme le lui commandaient une longue habitude et les réflexes acquis. Il s’en aperçut, et la regarda, surpris et peiné, puis, se rappelant le traitement de Damon, soupira et sourit.
— Je suis content de te voir si bonne mine, mon amour.
Elle dit en soupirant, indifférente à son baiser :
— J’ai l’impression d’être comme cet arbuste, morte jusqu’à la racine. Peut-être que je reprendrai aussi au printemps.
— Ne devrais-tu pas être couchée ? Damon a dit que tu devais te reposer aujourd’hui.
— Damon a la mauvaise habitude d’avoir raison, mais je me sens comme un champignon dans une cave, dit Callista. Il y a si longtemps que je n’ai pas vu le soleil !
Elle s’arrêta dans un coin de soleil, en savourant la chaleur sur son visage, tandis qu’Andrew avançait entre les rangées de légumes et d’herbes en pots.
— Je crois que toutes ces plantes sont saines, mais je ne connais pas celle-ci. Qu’en penses-tu, Callista ?
Elle s’approcha et s’agenouilla près de la plante pour en inspecter les racines.
— J’ai dit à papa il y a des années de ne pas planter des melons si près du mur. Il y a davantage de soleil, c’est vrai, mais en hiver, ils ne sont pas assez protégés du froid. Ce plant mourra avant que le fruit ne mûrisse, et si celui-ci survit, dit-elle en le montrant, le froid a déjà tué le fruit. Il faut l’enlever avant qu’il ne pourrisse ; l’écorce pourra quand même servir, confite dans du vinaigre.
Elle appela le jardinier pour lui donner des ordres.
— Il faudra demander d’autres semences à une ferme des basses terres. Peut-être que la tempête n’a pas sévi à Syrtis. Ils ont de bons arbres fruitiers, et ils pourront nous donner des melons, et des greffons de leurs vignes. Il faut porter ces fruits aux cuisines. On pourra en faire cuire une partie, sécher ou saler les autres.
Tandis que les hommes exécutaient ses ordres, Andrew glissa la main entre son bras et son flanc. Elle se raidit, puis rougit.
— Je suis désolée. Ce n’est que… qu’un réflexe, une habitude.
Retour à la case départ. Tous les réflexes physiques, si lentement émoussés depuis leur mariage, avaient repris leur force. Andrew se sentit découragé, impuissant. Il savait que cela avait été nécessaire pour lui sauver la vie, mais ce conditionnement revenu lui fit un choc.
— N’aie pas l’air si accablé, supplia Callista. Ça passera.
— Je sais, soupira-t-il. Léonie m’avait prévenu.
Il serra les dents, et Callista dit, nerveuse :
— Tu la hais, n’est-ce pas ?
— Elle non. Mais ce qu’elle t’a fait. Je ne peux pas le lui pardonner et ne le lui pardonnerai jamais.
Callista ressentit un curieux tremblement intérieur qu’elle n’arriva pas à contrôler. Elle dut faire un effort pour maîtriser sa voix.
— Sois juste, Andrew. Léonie ne m’a pas obligée à être Gardienne. J’ai choisi librement. Elle m’a simplement donné la possibilité de suivre plus facilement cette voie difficile entre toutes. Et c’est aussi librement que j’ai choisi d’endurer… la souffrance de la séparation. Pour toi, ajouta-t-elle en le regardant dans les yeux.
Andrew sentit qu’ils étaient dangereusement proches de se quereller. Une partie de lui-même désirait cette querelle, qui, comme un coup de tonnerre, aurait assaini l’atmosphère. Il pensa machinalement qu’il en serait ainsi avec Ellemir : courte et violente dispute, suivie d’une réconciliation qui les laisserait plus proches que jamais.
Mais il n’en serait jamais ainsi avec Callista. Elle avait appris, au prix de souffrances qu’il n’imaginerait jamais, à contrôler ses émotions, à les dissimuler derrière une barrière infranchissable. Il avait essayé de la franchir au péril de sa vie. De temps en temps, il parviendrait peut-être à la persuader d’abaisser ou d’écarter un peu ce mur, mais il serait toujours là, et il ne pouvait pas essayer de le détruire sans prendre le risque de détruire aussi Callista. Elle semblait dure et invulnérable en surface, mais il sentit que derrière cette façade, elle était plus vulnérable qu’il ne le saurait jamais.
— Je ne la blâme pas, ma chérie, mais elle aurait pu être plus explicite avec nous.