Damon dit à voix basse :
— Cela impliquait aussi qu’une femme désirant être Gardienne dans son jeune âge n’engageait pas sa vie sans retour avant de connaître le fardeau qu’elle s’imposait.
Léonie écarta cette remarque.
— Tu es homme, Damon, et je ne crois pas que tu comprendras. C’était justement pour épargner aux femmes ce lourd fardeau que constitue le choix.
Soudain, sa voix se brisa.
— Crois-tu que je n’aurais pas préféré qu’on m’enlève tous ces organes dans mon enfance, plutôt que de passer toute ma vie emprisonnée, sachant que je détenais la clé de ma prison, et que seul mon serment, mon honneur et la parole d’une Hastur me gardaient… me gardaient ainsi emprisonnée.
Sa voix tremblait, de chagrin, ou peut-être de colère.
— Si je pouvais faire ma volonté, si vous autres Comyn n’étiez pas si obsédés de la fertilité d’une femme, toute enfant arrivant à la Tour serait neutralisée immédiatement, et vivrait ensuite sa vie de Gardienne, heureuse et libre du fardeau de la féminité. Libre de la douleur et du souvenir du choix récurrent – car elle ne peut pas choisir une fois pour toutes, mais doit faire de nouveau ce choix chaque jour de sa vie.
— Tu en ferais donc des esclaves à vie ?
— Crois-tu que nous ne soyons pas des esclaves ? dit Léonie d’une voix inaudible, mais qui résonna comme un cri pour Damon.
— Léonie, Léonie, si tel est ton sentiment, pourquoi as-tu si longtemps porté ce fardeau ? Il y en avait d’autres, qui auraient pu t’en soulager lorsqu’il est devenu trop lourd.
— Je suis une Hastur, dit-elle, et j’ai juré de ne pas déposer ma charge tant que je n’aurai pas formé une femme pour prendre ma place. Crois-tu que je n’ai pas essayé ?
Elle le regarda dans les yeux, et il se raidit au souvenir de ses angoisses passées, car c’était lui qui la créait par la pensée, et il avait créé la Léonie de ses premières années à la Tour. Il ne saurait jamais si aucun autre homme l’avait jamais trouvée belle, mais pour lui, elle était infiniment belle et désirable, et tenait dans ses mains les ressorts secrets de son âme… Il se détourna, s’efforçant de la voir telle qu’elle lui était apparue à son mariage, calme, vieillissante, impassible, au-delà de la rage et de la rébellion.
— Je te croyais satisfaite du pouvoir et du respect qu’on te témoignait, Léonie, toi qui jouis de la situation la plus haute de toutes, qui es l’égale d’un Seigneur Comyn – Léonie d’Arilinn, Dame de Ténébreuse.
Elle dit, et ses paroles semblaient venir de très loin :
— Si tu avais su que je me rebellais, alors toute ma vie aurait été un échec, Damon. Ma raison, ma place de Gardienne, ma vie même dépendaient de cela, que je le sache à peine moi-même. Pourtant, j’ai essayé, sans discontinuer, d’en former une autre pour prendre ma place, pour pouvoir déposer un fardeau trop lourd pour moi. Et chaque fois que j’en avais formé une, une autre Tour découvrait que sa Gardienne voulait partir, ou que sa formation avait échoué et qu’elle n’était bonne qu’à se marier et avoir des enfants. Beaucoup étaient faibles et instables, aucune n’avait la force de persévérer. Je suis la seule Gardienne de tous les Domaines à avoir conservé ma charge plus de vingt ans. Et même quand j’ai commencé à vieillir, trois fois j’ai renoncé à ma remplaçante, deux fois en faveur de la Tour de Dalereuth, une fois pour celle de Neskaya. Pourtant, moi qui avais formé des Gardiennes pour toutes les Tours des Domaines, je souhaitais en former une pour Arilinn, afin de me reposer. Tu étais là, Damon, tu sais ce qui s’est passé. Six jeunes filles, chacune ayant les dons nécessaires pour être Gardienne. Mais trois étaient déjà femmes, et, malgré leur jeunesse, avaient connu un début d’éveil sexuel. Leurs canaux étaient déjà différenciés et ne pouvaient pas supporter les fréquences, quoique deux d’entre elles soient devenues par la suite monitrices ou techniciennes à Arilinn et à Neskaya. Alors, j’ai commencé à choisir des filles de plus en plus jeunes, presque des enfants. J’ai failli réussir avec Hillary. Elle a travaillé deux ans avec moi en qualité de sous-Gardienne, rikht, mais tu sais ce qu’elle a enduré ; à la fin, j’ai eu pitié d’elle et je l’ai laissée partir. Puis Callista…
— Tu t’es assurée qu’elle n’échouerait pas, elle, en altérant ses canaux pour qu’elle ne devienne jamais mature, dit Damon avec rage.
— Je suis Gardienne, dit Léonie avec colère, et responsable uniquement devant ma conscience ! Et elle a consenti à ce qu’on lui a fait. Pouvais-je prévoir qu’elle s’enticherait de ce Terranan, et que son serment ne serait plus rien à ses yeux ?
Devant le silence accusateur de Damon, elle reprit, sur la défensive :
— Et même ainsi, Damon, je l’aime, je ne pourrais pas supporter de la savoir malheureuse ! Si j’avais pensé qu’il s’agissait d’un caprice enfantin, je l’aurais ramenée avec moi à Arilinn. Je lui aurais manifesté tant d’amour et de tendresse qu’elle n’aurait jamais regretté son amant terrien. Et pourtant… et pourtant… elle m’a fait croire…
Dans la fluidité du surmonde, Damon vit dans l’esprit de Léonie l’image que celle-ci avait captée dans celui de Callista : Callista dans les bras d’Andrew, abandonnée et vulnérable, quand il l’avait emportée hors des grottes de Corresanti.
Maintenant qu’il l’avait vue, même en simple reflet dans l’esprit de Léonie, telle qu’elle aurait pu être, intacte, – ayant vu une fois Callista sous ce jour – il sut qu’il ne connaîtrait jamais de repos tant qu’elle ne serait pas redevenue ainsi. Il dit doucement :
— Je n’arrive pas à croire que tu aies fait cela si tu ne savais pas comment le défaire.
— Je suis Gardienne, répéta-t-elle, indomptable, et responsable uniquement devant ma conscience.
C’était vrai. Selon la loi des Tours, une Gardienne était infaillible, et sa parole était loi pour tous les membres de son cercle. Pourtant, Damon insista.
— S’il en était ainsi, pourquoi ne l’as-tu pas neutralisée, une fois pour toutes ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
— Tu parles ainsi parce que tu es un homme, dit-elle enfin, et pour toi, une femme n’est qu’une épouse, un instrument pour te donner des fils, transmettre ton précieux héritage de Comyn. J’avais d’autres desseins. J’étais très lasse, et je ne pouvais supporter l’idée de lui consacrer mon énergie et mes forces, de mettre tout mon cœur à la former pendant des années, pour la voir ensuite s’éveiller et finir dans les bras d’un homme, ou, comme Hillary, souffrir des tortures de damnée à chaque nouvelle lunaison. Ce n’était pas de l’égoïsme, Damon ! Seulement le désir de déposer ma charge et de me reposer ! Je l’aimais comme je n’ai jamais aimé Hillary. Je savais qu’elle n’échouerait pas, mais je craignais qu’elle fût trop forte pour flancher, y compris dans les mêmes souffrances qu’Hillary, qu’elle endure tout – comme je l’ai fait, Damon – année après année. Alors, je lui ai épargné cela, comme j’avais le droit de le faire.
Elle ajouta avec défi :
— J’étais sa Gardienne !
— Et tu l’as privée du droit de choisir !
— Aucune femme Comyn n’a le choix, dit Léonie en un souffle. Pas vraiment. Je n’ai pas choisi d’être Gardienne ou d’être envoyée à la Tour. Mais j’étais une Hastur, et c’était ma destinée, tout comme celle de mes compagnes de jeu était de se marier et de porter les fils de leur clan. Et ce n’était pas irrévocable. Dans mon enfance, j’ai connu une femme qui avait subi ce traitement, et qui m’a dit qu’il n’était pas irréversible. Elle m’a dit que c’était légal, alors que la neutralisation ne l’était pas, de sorte que les parents pouvaient reprendre leurs filles pour ces mariages dynastiques si chers au cœur des Comyn, sans aucun risque de nuire à la précieuse fertilité d’une héritière des Domaines !