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— Je le dois, Léonie. Je l’ai promis à Callista.

Il ne dit pas à Léonie en quelle extrémité elle se trouvait quand il lui avait fait cette promesse, ni l’agonie qu’elle avait endurée, alors qu’il lui aurait été plus facile de mourir, parce qu’elle avait confiance en cette promesse.

— Je ne suis pas un Hastur, mais je tiendrai ma parole.

Léonie poussa un profond soupir et dit :

— Je suis une Hastur et une Gardienne, responsable de quiconque m’a prêté serment, homme ou femme. Si j’avais la liberté de choisir, je pense qu’aucune femme ne devrait recevoir la formation de Gardienne à moins de consentir à être neutralisée, comme on disait autrefois. Mais le monde continuera à aller comme il veut, non comme je le voudrais. Je vais prendre cette responsabilité, Damon, et pourtant je ne peux pas prendre toute la responsabilité. Je suis la seule Gardienne survivante d’Arilinn. Neskaya ne participe pas toujours aux relais, parce que Theolinda n’est pas assez forte, même actuellement, et Dalereuth a un cercle de techniciens sans Gardienne, de sorte que j’ai des remords de garder Janine près de moi à Arilinn. Nous n’arrivons pas à former assez de Gardiennes, et celles que nous formons perdent souvent leurs pouvoirs encore jeunes. Comprends-tu pourquoi nous avons si terriblement besoin de Callista, Damon ?

C’était un problème insoluble, mais Damon ne voulait pas qu’on se serve de Callista comme d’un pion, et Léonie le savait. Elle dit enfin, avec émerveillement :

— Comme tu dois l’aimer, Damon ! Peut-être est-ce à toi que j’aurais dû la donner en mariage ?

— L’aimer ? répliqua Damon. Pas en ce sens, Léonie. Quoiqu’elle me soit très chère ; et moi qui n’ai aucun courage, je l’admire par-dessus tout chez les autres.

— Tu n’as pas de courage, Damon ?

Léonie se tut un moment, et Damon vit son image onduler et trembler comme les brumes de chaleur du désert au-delà des Villes Sèches.

— Damon, oh, Damon, ai-je donc détruit tous ceux que j’aime ? Maintenant seulement, je me rends compte que je t’ai brisé, comme j’ai brisé Callista…

Ces paroles se répercutèrent en écho intemporel en Damon. Ai-je donc détruit tous ceux que j’aime ? Tous ceux que j’aime, tous ceux que j’aime ?

— Tu m’as dit que tu me renvoyais d’Arilinn pour mon bien, Léonie, que j’étais trop sensible, et que ce travail me détruirait.

Il avait vécu avec ce jugement pendant des années, il l’avait étouffé, torturé, il s’était haï de vivre pour l’entendre ou le répéter sans cesse. Mais il ne l’avait jamais mis en doute, pas un seul instant… le jugement d’une Gardienne, d’une Hastur.

Prise au piège, elle s’écria :

— Que pouvais-je te dire d’autre ?

Puis, comme un cri d’agonie :

— Il y a quelque chose de vicié dans notre façon de former les techniciens psi ! Comment pourrait-il être bon de sacrifier ainsi des vies entières ? Celle de Callista, celle d’Hillary, la tienne !

Elle ajouta, avec une amertume insondable :

— La mienne.

Si elle avait eu le courage, pensa amèrement Damon, ou l’honnêteté, de lui dire la vérité, de lui dire : l’un de nous deux doit partir et comme je suis la Gardienne, on ne peut se passer de moi, alors il aurait perdu Arilinn, oui, mais il n’aurait pas été perdu lui-même.

Maintenant, il avait recouvré quelque chose qu’il avait perdu en quittant la Tour. Il était redevenu solide, il n’était plus brisé comme il l’était quand Léonie l’avait renvoyé, lui disant qu’il était faible, pas assez fort pour le travail qu’il avait choisi.

Il y avait vraiment quelque chose de vicié dans la formation des télépathes. Maintenant, même Léonie s’en rendait compte.

Le visage tragique de Léonie le bouleversa. Elle murmura :

— Qu’attends-tu de moi, Damon ? Parce que j’ai failli détruire ta vie par ma faiblesse, l’honneur des Hastur exige-t-il que j’accepte sans ciller que tu me détruises à ton tour ?

Damon baissa la tête, ému d’une profonde compassion née de son ancien amour, qu’il croyait éteint depuis des années, et née aussi des souffrances qu’il avait maîtrisées. Là, dans le surmonde où aucune passion ne pouvait entacher son geste ou sa pensée, il prit Léonie dans ses bras et l’embrassa, comme il avait désiré le faire pendant ses années de désespoir. Seules les images se rencontrèrent, car, dans le monde réel, ils étaient séparés par dix jours de cheval, et, pas plus que Callista, elle n’aurait pu répondre à sa passion, mais qu’importe ? C’était un baiser brûlant d’une passion désespérée, tel qu’il n’en avait jamais donné, n’en donnerait jamais à aucune femme.

Un instant, l’image de Léonie chancelasse troubla, puis elle fut de nouveau la jeune Léonie, radieuse, chaste, intouchable, l’objet de son désir ardent pendant tant d’années de solitude et d’angoisse, où sa passion et le remords même de cette passion le torturaient.

Puis elle redevint la Léonie d’aujourd’hui, éteinte, usée, ravagée par le temps, pleurant avec un désespoir qui lui brisa le cœur. Elle murmura :

— Va-t’en maintenant, Damon. Reviens après le Solstice d’Hiver, et je te guiderai jusqu’au temps où tu trouveras ce qui convient à la destinée de Callista et à la tienne. Mais maintenant, par pitié, va-t’en !

Le surmonde trembla, comme secoué par la tempête, se fondit en grisaille, et Damon se retrouva à Armida. Callista le regardait, consternée. Ellemir murmura :

— Damon, pourquoi pleures-tu, mon amour ?

Mais Damon ne pourrait jamais lui répondre.

Inutiles, toutes ces souffrances, la sienne, celle de Callista. Celles de la pauvre petite Hillary. Celles de Léonie. Combien de vies gâchées, combien de télépathes des Domaines et des Tours condamnés à souffrir, seule la Miséricordieuse Avarra le savait…

Il aurait mieux valu pour les Comyn, mieux valu pour eux tous, qu’aux Ages du Chaos, tous les fils d’Hastur et de Cassilda se soient détruits avec leurs pierres-étoiles ! Il fallait faire cesser cela, faire cesser ces souffrances !

Blotti contre Ellemir, il étreignit la main d’Andrew, celle de Callista. Ce n’était pas assez, rien ne serait jamais suffisant pour effacer la conscience de toute cette misère. Mais, avec eux tous autour de lui, il pouvait la supporter. Pour le moment. Peut-être.

14

Dom Esteban lui avait demandé de procéder à son intervention télépathique après la fête du Solstice d’Hiver, quand les réparations seraient terminées sur le domaine. Il accueillit avec joie ce délai, malgré l’appréhension qui le tenaillait et son désir d’en finir. Le temps conditionnerait les réjouissances. S’il y avait une autre tempête, on célébrerait le Solstice d’Hiver en famille, mais s’il faisait beau, tous les voisins habitant à une journée de cheval viendraient et passeraient la nuit ici. À l’aube de la fête, le soleil se leva, rouge et brillant, et Damon, voyant Dom Esteban s’éclairer, eut honte de son indifférence. Dans les Kilghard, tout ce qui interrompait l’isolement de l’hiver était accueilli avec joie par tout le monde, et surtout par un infirme immobilisé dans son fauteuil. Au petit déjeuner, Ellemir, toute à l’atmosphère de la fête, détailla joyeusement ses plans pour la journée.

— Je vais dire aux filles de cuisine de préparer les gâteaux traditionnels. J’enverrai quelqu’un dans la Vallée du Sud, chercher Yashri et ses fils pour nous faire danser. Et il faut ouvrir et aérer toutes les chambres pour nos invités. Je suppose que la chapelle doit être d’une saleté repoussante. Je n’y suis pas descendue depuis…