Elle ne termina pas et détourna les yeux.
— Je vais nettoyer la chapelle, Elli, dit vivement Callista. Mais allumerons-nous le feu rituel ? ajouta-t-elle, interrogeant son père du regard.
— À notre époque, j’aurais tendance à trouver cela infantile, dit-il.
Il regarda Andrew, haussant les sourcils, comme si, pensa Damon, il s’attendait à des ricanements méprisants. Mais Andrew dit :
— Il semble que ce soit une des coutumes les plus universellement répandues sur tous les mondes, mon Père, que de fêter la fin de la plus longue nuit au Solstice d’Hiver, et le jour le plus long au Solstice d’Eté.
Damon, qui ne se considérait pourtant pas sentimental et qui s’était entraîné à oublier le passé, revit en cet instant tous les hivers passés à Armida avec son ami Coryn. Il se tenait alors debout près de Coryn, entouré de toutes les fillettes, et il pensait qu’il continuerait à observer cette coutume quand il serait lui-même père de famille. Son beau-père capta sa pensée et le regarda en souriant.
— Je croyais que tous les jeunes considéraient cela comme une sottise païenne à laisser tomber dans l’oubli, dit-il d’un ton bourru, mais si quelqu’un peut transporter mon fauteuil dans la cour, et s’il y a assez de soleil, nous allumerons le feu rituel. Damon, je ne peux pas choisir moi-même les vins pour le banquet, alors, prends la clé de la cave. Rhodri dit que les vins sont bons cette année, malgré mon absence.
Andrew rentrait après son travail quotidien aux écuries, quand Callista l’intercepta.
— Viens m’aider à nettoyer la chapelle. C’est une tâche interdite aux servantes, et réservée à ceux qui sont alliés au Domaine par le sang ou par le mariage. Tu n’y es jamais descendu.
C’était vrai. La religion ne semblait pas jouer un grand rôle dans la vie des Domaines, du moins pas à Armida.
Callista, ceinte d’un grand tablier, lui expliqua en descendant :
— Quand j’étais petite, c’était mon seul travail. Hors des fêtes, Dorian et moi, nous nous occupions de la chapelle. Elli n’avait pas le droit d’y entrer, parce qu’elle était turbulente et cassait des tas de choses.
Il imagina facilement Callista en fillette grave à qui l’on pouvait confier des objets précieux.
— Je n’ai jamais été à la maison pour la fête depuis mon départ pour la Tour, dit-elle en entrant dans la chapelle. Et maintenant, Dorian est mariée et mère de deux petites filles – que je n’ai jamais vues non plus –, Domenic commande la Garde à Thendara et mon jeune frère est à Nevarsin. Je n’ai pas vu Valdir depuis qu’il était tout bébé ; je suppose que je ne le reverrai pas avant qu’il soit adulte.
Elle s’interrompit et frissonna soudain, comme si elle avait vu quelque chose d’effrayant.
— Dorian vous ressemble, à toi et à Elli ?
— Non, pas beaucoup. Elle est blonde, comme la plupart des Ridenow, et tout le monde disait que c’était la beauté de la famille.
— Alors, c’est que vous n’avez pas de bons yeux, dans ta famille, dit-il en riant, et elle rougit.
Au centre de la chapelle se dressait un autel cubique, fait d’une pierre blanche et translucide. Aux murs pendaient d’antiques tableaux, que Callista lui montra du doigt en expliquant :
— Ce sont les quatre Dieux majeurs, les anciens : Aldones, Seigneur de la Lumière ; Zandru, maître de l’ombre et du mal ; Evanda, souveraine du printemps et de la végétation ; et Avarra, mère de la naissance et de la mort.
Prenant un balai, elle se mit à balayer la pièce qui était effectivement très sale. Andrew se demanda si elle croyait elle-même en ces dieux, ou si ses pratiques religieuses n’étaient que de façade. Son mépris apparent pour la religion devait être différent de ce qu’il imaginait.
— Je ne suis pas certaine de ce que je crois, dit-elle d’une voix hésitante. Je suis une Gardienne, une tenerésteis, une mécanicienne. On nous enseigne que l’ordre de l’univers ne dépend pas des déités, et pourtant… et pourtant, qui sait si ce ne sont pas ces Dieux qui ont édicté ces lois à partir desquelles les choses se sont construites, ces lois auxquelles nous ne pouvons pas refuser d’obéir.
Elle demeura pensive un instant, puis alla balayer le fond de la chapelle, appelant Andrew pour l’aider à ramasser la poussière, et rassembler les vases et les coupes disséminés sur l’autel. Dans une niche se trouvait une très vieille statue, représentant une femme voilée, entourée de têtes d’enfants grossièrement sculptées dans une pierre bleue. Elle dit à voix basse :
— Je suis peut-être superstitieuse, après tout. Voici Cassilda, appelée Bienheureuse, qui a donné un fils au Seigneur Hastur, fils de la Lumière. Et ce sont ses sept fils, dit-on, qui ont fondé les sept Domaines. Je ne sais pas si c’est vrai ou s’il s’agit d’une légende, d’un conte de fées, ou des vestiges d’une vérité oubliée, mais les femmes de notre famille font des offrandes…
Elle se tut, et dans la poussière de l’autel, Andrew vit un bouquet de fleurs fanées.
L’offrande d’Ellemir, quand elle croyait donner un enfant à Damon…
Sans un mot, il entoura de son bras la taille de Callista, plus proche d’elle qu’il ne l’avait été depuis l’épouvantable nuit de la catastrophe. Beaucoup de liens étranges entraient dans l’édification d’un couple… Les lèvres de Callista remuaient, et il se demanda si elle priait, puis elle leva la tête, soupira et prenant les fleurs fanées, les posa tendrement sur la pile de débris à jeter.
— Viens, il faut laver tous ces vases et nettoyer l’autel pour y faire brûler le feu nouveau. Il faut aussi gratter les chandeliers – pourquoi y a-t-on laissé toute la cire fondue de l’année dernière ? dit-elle, retrouvant sa gaieté. Va me chercher de l’eau propre au puits, Andrew.
À midi, le grand disque rouge du soleil brillait au zénith dans un ciel sans nuages, et deux ou trois des Gardes les plus robustes transportèrent Dom Esteban dans la cour, tandis que Damon installait les miroirs, la loupe et l’amadou qui prendrait feu dans l’antique vaisseau de pierre. Ils sentaient l’encens que Callista avait allumé sur l’autel de la chapelle, et Damon, regardant Ellemir et Callista, les revit fillettes, en robe d’écossais, leurs cheveux bouclant sur leurs joues, graves et solennelles. Dorian apportait parfois sa poupée à la cérémonie – mais il ne se souvenait pas avoir jamais vu Ellemir ou Callista avec une poupée. Lui et Coryn se tenaient près de Dom Esteban pour la cérémonie. Maintenant, l’infirme ne pouvant plus s’agenouiller près du vaisseau à feu, c’était Damon qui tenait la loupe, concentrant les rayons du soleil sur l’amadou et les aiguilles de pin, qui se mirent bientôt à fumer. La fumée s’épaissit de plus en plus, puis une étincelle jaillit, rouge comme les rayons du soleil, et une flamme minuscule surgit dans la fumée. Damon, à genoux, l’aviva doucement de son souffle, ajoutant peu à peu des brindilles et des morceaux d’écorce, qui s’enflammèrent à leur tour au milieu des cris de joie des assistants. Il confia le vaisseau à feu à Ellemir qui alla le poser sur l’autel. Puis, riant et échangeant des vœux de bonne année, ils se mirent à défiler devant Dom Esteban qui leur donna à chacun un petit cadeau. Ellemir, debout près de lui, tendait à chacun son présent, babioles en argent, et parfois en cuivre. Dans certains cas, – aux serviteurs les plus appréciés – elle donnait des certificats leur conférant la propriété de quelques têtes de bétail ou de tout autre bien. Callista et Ellemir embrassèrent leur père l’une après l’autre en lui souhaitant une bonne année. À ses filles, celui-ci fit présent de fourrures précieuses, dont elles pourraient se faire faire une pelisse de cheval pour le froid.