Il sentit les doigts de Callista sur son visage. C’était étrange : même dans le noir, et alors que leurs mains étaient presque identiques, il était sûr que c’était la main de Callista sur sa joue, et non celle d’Ellemir.
Parmi les télépathes, le concept d’intimité ne pouvait pas exister, il le savait, alors, fermer les portes et s’isoler n’était qu’une feinte. Venait un temps où il fallait cesser de feindre…
Il essaya de retrouver son excitation amoureuse, mais son ivresse et sa gêne s’unirent pour anéantir ses efforts. Ellemir se mit à rire, mais sans intention de se moquer.
— Je crois que nous avons tous trop bu ; alors, dormons.
Ils étaient presque endormis quand la porte s’ouvrit, livrant passage à Damon, chancelant. Il les regarda en souriant.
— Je savais bien que je vous trouverais tous là.
Toujours fin saoul, il se déshabilla, jetant ses vêtements de tous côtés.
— Allez, faites-moi de la place…, dit-il.
— Damon, il faut bien dormir pour te dégriser, dit Callista. Tu seras plus confortable…
— Foin du confortable, dit Damon d’une voix pâteuse. Personne ne doit coucher seul un soir de fête !
Riant, Callista lui fit place à son côté, et Damon s’allongea et s’endormit immédiatement. Andrew fut pris d’un fou rire qui dissipa son embarras. En s’endormant, il eut conscience d’un léger contact qui s’insinuait entre eux, comme si Damon, même dans son sommeil, cherchait le réconfort de leur présence, les serrait autour de lui, blottis les uns contre les autres, leurs cœurs battant au même rythme, lent, paisible. Il pensa, sans savoir si c’était lui qui pensait ou un autre, que tout allait bien maintenant que Damon était là. C’est ainsi qu’ils devaient vivre. Il perçut la pensée de Damon : Tous ceux que j’aime… Je ne serai plus jamais seul…
Ils s’éveillèrent tard, mais les rideaux étaient tirés et la pièce plongée dans la pénombre. Ellemir était toujours dans ses bras. Elle remua, se tourna vers lui, l’enveloppant de sa tiédeur féminine. Il éprouvait toujours cette impression de partage, d’union, et il s’abîma dans le réconfort de son corps. Ce n’était pas seulement lui et Ellemir, mais tous les quatre, unis en quelque sorte au niveau du subconscient, qui ne faisaient plus qu’un seul. Il eut envie de crier au monde : « Je vous aime, je vous aime tous ! » Dans son exaltation, il ne distinguait plus la sensualité d’Ellemir, la tendresse de Callista, la chaleur protectrice qu’il ressentait pour Damon. Ils n’étaient plus qu’une seule émotion, qui était l’amour. Il s’y laissa flotter, s’abîma en elle, épuisé, satisfait. Il savait qu’ils avaient réveillé les autres. Ça ne semblait pas les déranger.
La première, Ellemir remua, s’étira, soupirant, riant et bâillant. Elle se souleva un peu et l’embrassa légèrement.
— J’aimerais rester ici toute la journée, dit-elle avec tristesse, mais je pense au désordre du hall. Si nos invités ont envie de déjeuner, il faut que j’aille donner des ordres !
Elle se pencha sur Damon, l’embrassa, puis embrassa Callista et enfin se leva et alla s’habiller.
Damon, moins impliqué physiquement, sentit les efforts de Callista pour fermer son esprit. Ainsi, ils n’étaient pas complètement unis, après tout. Elle était toujours en dehors. Il posa légèrement un doigt sur ses paupières closes. Andrew était à la salle de bains. Ils étaient seuls, elle n’avait pas besoin de feindre la bravoure.
— Tu pleures, Callie ?
— Non, bien sûr que non. Pourquoi pleurerais-je ?
Mais elle pleurait pourtant.
Il la prit dans ses bras, sachant qu’en cet instant ils partageaient quelque chose dont les autres étaient exclus. Leur expérience commune, leur dure discipline, et cette impression d’être à part.
Andrew était allé s’habiller. Damon perçut sa pensée, satisfaction mêlée de chagrin, et pensa qu’un instant Andrew n’avait fait qu’un avec eux. Maintenant, lui aussi était séparé. Il sentit aussi les émotions de Callista, qui n’en voulait pas à Ellemir, mais qui avait besoin de savoir avant de partager. Il sentit son désespoir, son désir soudain de se déchirer le visage de ses ongles, de se battre de ses poings, de se tourner contre ce corps mutilé et inutile, si différent de ce qu’il aurait dû être. Il la serra contre lui, essayant de la calmer, de l’apaiser par son contact.
Ellemir revint de la salle de bains, le bout de ses cheveux mouillés, et s’assit à la coiffeuse de Callista.
— Je vais mettre une de tes robes d’intérieur, Callie, il y a tant de ménage à faire, dit-elle. C’est le seul inconvénient des fêtes !
Puis elle vit Callista, le visage caché dans la poitrine de Damon, et en fut déchirée de compassion. Ellemir avait grandi dans l’idée qu’elle n’avait pas beaucoup de laran, mais à ce moment, recevant tout l’impact du chagrin de sa jumelle, elle se dit que ce don était plutôt une malédiction. Et quand Andrew rentra, elle sentit qu’il s’était soudain séparé d’eux.
Andrew pensait qu’il fallait avoir connu ces situations depuis l’enfance. Il interpréta le silence tendu d’Ellemir comme de la honte ou du regret de ce qui s’était passé entre eux, et se demanda s’il devrait s’excuser. Mais s’excuser de quoi ? Et à qui ? À Ellemir ? À Damon ? Callista était dans les bras de Damon. Etait-ce à lui de se plaindre ? Ces échanges étaient normaux ici, mais il en éprouvait quand même comme un malaise, un dégoût, ou était-ce simplement qu’il avait trop bu la veille ?
Damon remarqua son regard et sourit.
— Je suppose que Dom Esteban a une migraine pire que la mienne ce matin. Je vais me mettre la tête sous l’eau froide, et descendre m’occuper de notre père. Je n’ai pas le cœur de l’abandonner à ses serviteurs ce matin.
Il ajouta, se détachant sans hâte de Callista :
— Sur la Terre, vous avez une expression pour le jour après le jour d’avant ?
— Des douzaines, dit Andrew, lugubre, et chacune plus révoltante que la chose elle-même.
Gueules de bois, pensait-il.
Damon entra dans la salle de bains, et Andrew passa un peigne dans ses cheveux, foudroyant Callista du regard. Il ne remarqua même pas qu’elle avait les yeux rouges. Lentement, elle se leva et enfila une robe de chambre à fleurs.
— Il faut que j’aille aider Ellemir. Les servantes ne sauront même pas par où commencer. Pourquoi me regardes-tu ainsi, cher mari ?
Cette phrase le rendit furieux, querelleur.
— Tu ne me laisses même pas toucher le bout de tes doigts, et si je veux t’embrasser, tu recules comme si j’allais te violer, et pourtant, tu étais dans les bras de Damon…
Elle baissa les yeux.
— Tu sais pourquoi j’ose… avec lui.
Andrew se rappela l’intense sexualité qu’il avait sentie chez Damon, et partagée. Cela le troubla, l’emplit d’un vague malaise.
— Tu ne peux pas dire que Damon n’est pas un homme !
— Non, bien sûr, dit Callista, mais il a appris… à la même dure école que moi… quand et comment ne pas le paraître !
Pour la sensibilité surexcitée et les remords à fleur de peau d’Andrew, c’était comme un sarcasme, comme s’il était une brute, une bête, incapable de contrôler ses besoins sexuels, qui devaient être satisfaits. Elle l’avait, au sens propre, poussé dans les bras d’Ellemir, mais Damon ne justifiait pas ces concessions. Soudain furieux, il l’attira à lui et l’embrassa de force. Elle se débattit un instant, essayant de dérober sa bouche, et il sentit son affolement. Puis, tout d’un coup, elle se fit passive dans ses bras, ses lèvres devinrent froides, immobiles, si lointaine qu’elle aurait pu être dans une autre pièce. Et sa voix le déchira comme des griffes.