— Tout ce que tu auras envie de faire, je pourrai le supporter. Dans mon état actuel, ça ne fera aucune différence. Cela ne risque pas de me faire mal, ni de m’exciter au point que je réagisse et te frappe. Même si tu as envie… de coucher avec moi… ça ne voudrait rien dire pour moi, mais si ça peut te faire plaisir…
Profondément choqué, il la lâcha. En un sens, c’était plus horrible que si elle lui avait follement résisté, que si elle l’avait mordu ou déchiré de ses ongles, ou foudroyé d’un éclair. Avant, elle craignait son propre désir. Maintenant, elle savait que rien ne pourrait percer ses défenses… rien.
— Oh, Callista, pardonne-moi ! Mon Dieu, pardonne-moi, Callista !
Tombant à genoux devant elle, il prit ses doigts dans les siens, et les porta à ses lèvres, bourrelé de remords.
Damon, revenant de la salle de bains, s’immobilisa devant ce tableau, atterré, mais ni l’un ni l’autre ne l’entendit ni ne le vit. Lentement, Callista prit le visage d’Andrew entre ses mains. Elle dit en un souffle :
— Ah ! mon amour, c’est à moi de te demander pardon. Je ne désire pas… je ne désire pas être indifférente à ta présence.
Sa voix était très douloureuse, et Damon comprit qu’il ne pouvait pas attendre davantage.
Il savait pourquoi il avait tant bu la veille. C’était parce que, le Solstice d’Hiver passé, il ne pouvait plus retarder son épreuve. Maintenant, il devait retourner dans le surmonde, remonter le temps pour y chercher de l’aide, pour y chercher un moyen de ramener Callista parmi eux. Devant leur désespoir, il sut qu’il risquerait bien davantage pour elle, pour Andrew.
En silence, il se retira et sortit de l’appartement par l’autre porte.
15
Après le Solstice d’Hiver, curieusement, le temps s’améliora, et les réparations avancèrent rapidement. En dix jours, tout fut terminé, et Andrew put remettre ses pouvoirs au coridom pour quelque temps.
Il n’avait jamais vu Damon aussi épuisé et irritable que le matin où il installa les amortisseurs télépathiques pour isoler l’appartement, après avoir averti les serviteurs de s’en écarter désormais. Depuis le Solstice, Damon était nerveux, taciturne, mais maintenant, tandis qu’il réglait les amortisseurs, arpentant nerveusement la pièce, ils sentirent tous sa fébrilité. Callista intervint enfin :
— En voilà assez, Damon ! Allonge-toi et respire lentement. Tu ne peux pas commencer dans cet état, tu le sais aussi bien que moi. Calme-toi d’abord. Tu veux du kirian ?
— Je n’en veux pas, dit Damon avec irritation. Mais je suppose qu’il vaut mieux que j’en prenne. Et je voudrais aussi une couverture ou autre chose. Je reviens toujours à moitié gelé.
Elle fit signe à Ellemir d’étendre sur lui une couverture, et alla elle-même chercher du kirian.
— Goûte-le d’abord. Mon alambic n’est pas aussi perfectionné que celui d’Arilinn, et il y a peut-être des résidus, quoique je l’aie filtré deux fois.
— Impossible que tu aies fait pire que moi, dit Damon en le humant prudemment.
Puis il éclata de rire, se rappelant que Callista avait fait la même chose pour sa grossière teinture.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie, je ne crois pas que nous nous empoisonnerons mutuellement.
La regardant mesurer sa dose, il ajouta :
— J’ignore quel sera le facteur de distorsion temporelle, et tu devras rester en phase pour me monitorer. Ne devrais-tu pas en prendre aussi ?
Elle secoua la tête.
— Ma tolérance au kirian est très basse, Damon. Si j’en prenais assez pour me mettre en phase, j’aurais des troubles sérieux. Je n’en ai pas besoin pour me mettre en résonance avec toi.
— Tu vas avoir des crampes horribles, et geler, l’avertit Damon.
Puis il se dit qu’après toutes ses années de Gardienne, elle devait sans doute connaître avec la plus grande précision sa tolérance à la drogue télépathique. Elle sourit, et se mesura une dose de quelques gouttes.
— Je porte un châle extra-chaud. Si je monitore tes fonctions corporelles, à quel point veux-tu que je te ramène ?
Il ne savait pas. Il ignorait tout des stress de l’Explorateur Temporelle. Il n’avait aucune idée des effets secondaires.
— Ne me ramène pas avant que j’entre en convulsions.
— Pas avant ?
Callista en fut pleine de remords. C’est pour elle qu’il prenait ce risque terrible, qu’il retournait à un travail craint et détesté. Ils étaient déjà en rapport télépathique. Il lui posa légèrement la main sur le poignet.
— Je ne le fais pas uniquement pour toi, ma chérie. Je le fais pour nous tous. Pour les enfants.
Et pour la Gardienne à venir. Callista ne prononça pas ces mots, mais le temps s’était décentré, comme cela se passait parfois chez les Alton, et elle se vit à une très grande distance, ailleurs, dans un grand champ de fleurs qui lui montaient jusqu’aux genoux ; regardant une délicate fillette gisant inconsciente à ses pieds ; debout dans la chapelle d’Armida devant la statue de Cassilda, un bouquet de fleurs cramoisies à la main. Elle posa les fleurs sur l’autel, puis elle fut de retour parmi eux, chancelante, rougissante, exaltée.
— Damon, tu as vu… murmura-t-elle.
Andrew avait vu lui aussi, ils avaient tous vu, et il se rappela avec quelle pitié douloureuse Callista avait enlevé de la chapelle l’offrande oubliée d’Ellemir. « Nos femmes continuent à déposer des offrandes dans son sanctuaire…»
— J’ai vu, Callista, dit doucement Damon. Mais le chemin sera long d’ici à là, tu le sais.
Elle se demanda si cela ennuierait beaucoup Andrew, puis, toujours très disciplinée, revint à la tâche présente.
— Je vais vérifier ta respiration.
Elle passa légèrement les doigts au-dessus du corps de Damon.
— Prends le kirian maintenant.
Il l’avala avec une grimace.
— Pouah ! Avec quoi l’as-tu parfumé ? À la pisse de cheval ?
— À rien du tout. Tu as oublié le goût, c’est tout. Ça fait combien d’années que tu n’en as pas pris ? Allonge-toi et ne serre plus les poings ; cela ne fera que te crisper les muscles et te donner des crampes.
Damon obéit, regardant les trois visages qui l’entouraient : Callista, pleine d’une tranquille autorité ; Ellemir, un peu effrayée, et Andrew, calme et fort, mais, tout au fond de lui, vaguement épouvanté. Puis ses yeux revinrent au visage assuré de Callista. Il pouvait totalement se fier à elle, formée à Arilinn. Sa respiration, ses fonctions vitales, sa vie même étaient entre ses mains, et il en était content.
Pourquoi devait-elle renoncer à cette tâche, seulement parce qu’elle voulait connaître le bonheur et avoir des enfants ?
Callista faisait entrer Ellemir et Andrew dans le cercle. Il les sentit se glisser, se fondre dans le rapport télépathique. Déjà, il dérivait, flottait, très loin. Il regarda Ellemir comme si elle était transparente, se rappelant comme il l’aimait, comme elle était heureuse.
Callista dit fermement :
— Je te laisserai aller jusqu’à la crise, premier stade, mais pas jusqu’aux convulsions. Cela ne te ferait aucun bien, et à nous non plus.
Il ne protesta pas. Elle avait été formée à Arilinn ; c’était à elle de décider. Puis il fut dans le surmonde, sentant leur structure se matérialiser autour de lui, une tour comme celle d’Arilinn, moins solide, moins brillante, non phare mais abri, très lointaine, et pourtant puissante, protectrice comme son foyer. S’attardant un instant dans ses propres murs, il considéra le monde gris autour de lui, se demandant distraitement ce que les autres télépathes évoluant dans le monde gris penseraient de trouver ici une autre tour. Mais les autres s’en apercevraient-ils ? Viendraient-ils même en cet endroit écarté où Damon et son groupe travaillaient ? Résolument, il dirigea sa pensée sur Arilinn, et se retrouva dans la cour devant Léonie. Il vit avec soulagement qu’elle avait le visage voilé, et que sa voix était froide et lointaine, comme si leur moment de passion n’avait jamais existé.