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— Nous devons d’abord atteindre le niveau où le mouvement à travers le temps est possible. As-tu pris des précautions suffisantes pour te faire monitorer ?

Il sentit qu’à travers lui, elle regardait le surmonde, et le monde réel où gisait son corps, veillé en silence par Callista. Elle avait l’air curieusement triomphant, mais elle dit simplement :

— Tu seras sans doute absent longtemps, et cela paraîtra plus long que ce ne sera en réalité. Je te guiderai jusqu’au niveau de l’Exploration Temporelle, mais je ne sais pas si je pourrai y demeurer. Nous devons passer les niveaux peu à peu, les uns après les autres. Généralement, je me les représente sous la forme d’un escalier, ajouta-t-elle.

Et il vit que la grisaille s’était un peu levée et révélait un escalier fantomatique dont la spirale s’élevait et disparaissait dans une grisaille plus épaisse, comme la brume qui recouvre une rivière. Il remarqua que l’escalier avait une rampe dorée, et il se demanda quel escalier de l’enfance de Léonie, peut-être au château Hastur, revivait dans cette image mentale.

Mettant le pied sur la première marche pour suivre Léonie il savait parfaitement que seuls leurs esprits se déplaçaient à travers les atomes informes de l’univers, mais la visualisation de l’escalier lui sembla d’une solidité rassurante, et lui fournit un fil directeur pour passer de niveau en niveau. Léonie connaissait le chemin, et il s’en remettait à elle.

L’escalier n’était pas très raide, mais, à mesure qu’il montait, sa respiration devenait de plus en plus oppressée, comme s’il montait vers un haut sommet. L’escalier était toujours ferme sous ses pieds, et même couvert de moquette, quoique les pieds eux-mêmes ne fussent que des formations mentales. Il avait de plus en plus de mal à les sentir, à les lever de marche en marche. Celles-ci, qui s’enfonçaient dans un épais brouillard gris, devinrent de plus en plus imprécises. Léonie n’était plus qu’une tache floue et cramoisie.

Un épais brouillard les enveloppait. Il voyait quelques pouces de marche sous ses pieds, mais son corps disparaissait dans la grisaille, qui s’épaississait constamment, et s’assombrit enfin en des ténèbres traversées d’éclairs bleus.

Le niveau des réseaux d’énergie. Damon y avait déjà travaillé en qualité de technicien psi, et, au prix d’un violent effort, il parvint à le solidifier, à le transformer en une sombre caverne parcourue d’étroites allées et de sentiers faiblement éclairés, montant à travers un dédale liquide. Ici, Léonie n’était plus qu’une ombre, et ses voiles étaient décolorés. Elle lui transmit son message sans paroles :

Avance prudemment à partir d’ici. Nous sommes au niveau des matrices monitorées. Ils nous surveilleront pour qu’il ne m’arrive aucun mal. Mais suis-moi de près.

Je sais où on se livre au travail des matrices, et il ne faut pas les déranger.

En silence, Damon la suivit sur les sentiers éclairés de lueurs bleues. Une fois, un éclair bleu fulgura, mais la pensée de Léonie lui ordonna vivement :

Détourne-toi !

Quelque part, une opération sur matrices était en cours, d’une nature si délicate que la moindre pensée – le moindre « regard » – pouvait la déséquilibrer et mettre les mécaniciens en danger. Il se visualisa le dos tourné à la lumière, fermant les yeux pour ne pas même voir à travers ses paupières. Un long moment passa, puis la pensée de Léonie le contacta :

Le x danger est passé, continuons.

L’escalier se reforma sous ses pieds, bien qu’il ne le vît pas, et il se remit à monter. Maintenant, seule une concentration obstinée lui donnait l’illusion d’un corps qui montait, et les marches étaient comme de la brume sous ses pieds. Il peinait de plus en plus, le pouls irrégulier, la respiration oppressée, comme s’il faisait l’ascension d’une haute montagne, comme s’il montait les raides escaliers de pierre menant au Monastère de Nevarsin. Dans les ténèbres épaisses, il tâtonna pour retrouver la rampe, la sentit sous ses doigts et s’en réjouit. Elle l’aida à structurer la terrible absence de formes de ce niveau chaotique. Il ne comprenait pas comment Léonie, sans entraînement à l’escalade, pouvait continuer, mais il la sentait près de lui dans le noir, et elle devait avoir ses propres techniques mentales pour s’élever de plus en plus haut. Maintenant, sa respiration s’affaiblissait, et son cœur affolé battait à grands coups. Pris de vertige, il sentit près de lui un abîme sans fond. Il ne pouvait plus se forcer à continuer. Il se cramponna à la rampe, sentant ses doigts s’engourdir de froid.

Je ne peux pas continuer. Je ne peux pas. Je vais mourir ici.

Lentement, sa respiration se calma, son cœur ralentit. Il savait confusément que Callista était entrée en phase avec lui, régularisant sa respiration et son cœur.

Maintenant, il pouvait reprendre la montée, bien qu’il n’y eût plus de marches. Comme l’ascension devenait de plus en plus pénible, il formula dans sa tête ses souvenirs d’escalades, les techniques de la falaise et du glacier qu’il avait apprises, enfant, à Nevarsin ; il se vit cherchant les prises grossièrement taillées dans le roc, fixant des pitons et des cordes imaginaires pour s’aider à hisser son corps récalcitrant. Puis, de nouveau, il perdit son corps, et toute sensation de niveau et d’effort, évoluant de ténèbres en ténèbres par la seule force de sa concentration. À un de ces niveaux se trouvaient d’étranges masses nuageuses, et il lui sembla patauger dans des marais froids et boueux. À un autre, il y avait partout des présences, qui se pressaient autour de lui, poussant contre lui leurs masses informes… Le concept même de forme n’existait plus. Il ne se rappelait plus ce qu’était un corps, ou l’impression que cela produisait d’en avoir un. Il était aussi informe, aussi partout-et-ailleurs qu’eux, qui qu’ils fussent, qui s’insinuaient partout. Il se sentait violé, nauséeux, mais il continua, et, au bout d’une éternité, cela aussi disparut.

Finalement, ils atteignirent des ténèbres curieusement ténues, et Léonie, toute proche de lui dans le néant des espaces, lui dit, mais sans paroles :

Voici le niveau où nous pouvons nous évader du temps linéaire. Essaye de penser que tu remontes une rivière. Ce sera plus facile si tu te fixes un point de départ tangible. Aide-moi à retrouver Arilinn.

Arilinn est ici aussi ? pensa Damon, avant de réaliser qu’il était absurde. Tout lieu ayant une existence physique devait s’étirer en hauteur à tous les niveaux de l’univers. Une main intangible saisit la sienne qui se matérialisa à l’endroit où elle aurait dû se trouver, s’il en avait eu une ici. Il concentra son esprit sur Arilinn, vit une ombre confuse et se retrouva dans la chambre de Léonie.

Une fois, au cours de sa dernière année à la Tour, Léonie s’était évanouie dans les relais. Il l’avait transportée dans sa chambre et l’avait étendue sur son lit. À l’époque, il n’avait pas consciemment observé la pièce, et maintenant, il la retrouvait dans son souvenir…

Non, Damon ! Aie pitié de moi, Avarra ! Non !