Il n’avait pas eu l’intention d’évoquer ce jour oublié, ni aucun désir de se le rappeler – non, par les enfers de Zandru ! Ce souvenir appartenait à Léonie, et il le savait, mais il accepta le blâme et chercha un souvenir plus neutre. Dans la salle des matrices d’Arilinn, il vit Callista à treize ans, les cheveux encore dénoués dans le dos. Il guidait doucement ses doigts, touchant les nodules à l’endroit où les nerfs affleuraient la peau. Il voyait les papillons brodés de ses poignets, bien qu’il ne les eût pas remarqués alors. Vaguement, mais avec un réalisme qui l’inquiéta – s’agissait-il d’anciennes pensées ramenées à la vie, ou de la Callista d’aujourd’hui qui se souvenait ? – il vit qu’elle était docile, mais effrayée par cet homme austère qui avait été le frère juré de son frère, mais semblait maintenant impassible, vieux, aliéné, distant. Un étranger, et non plus le parent familier.
Ai-je été si dur avec elle, si lointain ? Avais-tu peur de moi, Callie ? Par les enfers de Zandru, pourquoi sommes-nous si sévères avec ces enfants ?
La main de Léonie l’effleura par-dessus celle de Callista. Comme elle était sévère, même alors ; combien son visage s’était ridé en quelques années. Puis le temps recula, et Callista n’était plus là, n’y avait jamais été. Il se trouvait devant Léonie pour la première fois, jeune moniteur psi voyant pour la première fois le visage de la Gardienne d’Arilinn. Par Evanda ! Comme elle avait été belle ! Toutes les femmes Hastur étaient belles, mais elle avait la beauté légendaire de Cassilda. Il éprouva de nouveau le tourment du premier amour, le désespoir de savoir qu’il était sans avenir, mais le temps reculait toujours à une vitesse apaisante. Damon perdit conscience de son corps, il n’avait jamais existé, il était un rêve flou dans des ténèbres encore plus floues, voyant les visages de Gardiennes qu’il n’avait jamais connues. (Sûrement que cette blonde était une Ridenow de son propre clan.)
Il vit, dans la cour, un monument érigé en l’honneur de Marelie Hastur, et réalisa avec un spasme de terreur qu’il regardait un événement ayant eu lieu trois siècles avant sa naissance. Il continua à remonter le courant, sentit Léonie emportée, s’efforça de la rejoindre…
Je ne peux pas aller plus loin, Damon. Les Dieux te gardent, mon cousin.
Dans sa panique, il tendit les bras pour la retenir, mais elle avait disparu, elle ne naîtrait que dans des centaines d’années. Il était seul, étourdi, las, dans des ténèbres brumeuses et puissantes, ayant laissé l’ombre d’Arilinn derrière lui. Où aller ? Je pourrais errer à jamais sans rien apprendre à travers les Ages du Chaos.
Neskaya. Il savait que Neskaya était au cœur du secret. Il laissa Arilinn se dissoudre, se dirigea par la pensée vers la Tour de Neskaya, silhouettée sur les Montagnes de Kilghard. Il avait l’impression de traverser à gué un torrent de montagne, luttant contre le courant qui voulait l’entraîner vers l’aval, vers son propre temps. Dans sa lutte, il faillit perdre de vue son objectif. Mais il le reforma mentalement, avec une farouche énergie : retrouver une Gardienne de Neskaya, avant que la Tour n’ait été détruite au cours des Ages du Chaos, puis reconstruite. Il recula dans le temps, recula, et vit la Tour de Neskaya en ruine, détruite au cours de la dernière guerre de cette époque, incendiée jusqu’aux fondations, la Gardienne massacrée avec tout son cercle.
Il vit non plus la structure trapue en moellons qu’il avait vue derrière les fortifications de la Cité de Neskaya, mais une haute tour élancée, lumineuse, en pierre bleu pâle et translucide. Neskaya ! Neskaya à l’époque de sa gloire, avant que les Comyn ne soient tombés au point où ils en étaient aujourd’hui. Il frissonna quelque part à l’idée qu’il voyait ce qu’aucun homme ou femme de son temps n’avait vu, la Tour de Neskaya à la grande époque des Comyn.
Une lumière se mit à clignoter dans la cour, et, à sa lueur, Damon vit un jeune homme, et se souvint, stupéfait et soulagé, qu’il l’avait déjà vu une fois. Il y vit un signe. Le jeune homme portait des vêtements or et vert, avec un gros anneau étincelant au doigt – matrice ou bague ? Au visage délicat, aux couleurs vert et or, Damon crut reconnaître un Ridenow. Oui, Damon l’avait déjà vu, mais brièvement. Il se sentit curieusement soulagé. Il savait que le corps qu’il portait pour cette difficile mission astrale n’était qu’une image, l’ombre d’une ombre. Il eut brièvement conscience de son propre corps, froid, comateux, crispé, amas de chairs tourmentées dans un ailleurs inimaginable. Le corps dont il était revêtu à cette altitude temporelle était libre de toutes entraves, calme, détendu. Après ces éternités épuisantes où tout était sans forme, même l’ombre d’une forme lui procura une impression de détente, de plaisir indicible. Un poids tangible, du sang qu’il sentait battre dans ses veines, des yeux qui voyaient… Le jeune homme vacilla, se raffermit. Oui, c’était un Ridenow, très semblable à Kieran, le seul de ses frères qu’il aimait, contrairement aux autres qu’il tolérait uniquement par courtoisie envers leur lignée commune.
Damon ressentit un élan d’amour pour l’étranger, sans doute un de ses lointains ancêtres. En longue robe dorée ceinturée de vert, il observa Damon, calme et bienveillant et dit :
— D’après ton visage et ta tenue, tu appartiens sans aucun doute à mon clan. Erres-tu en rêve, mon cousin, ou viens-tu d’une autre Tour pour me voir ?
— Je suis Damon Ridenow, dit Damon.
Il allait dire qu’il ne travaillait plus dans les Tours, puis il réalisa qu’à ce niveau, le temps n’avait plus aucun sens. Si toutes les époques coexistaient – comme c’était probable – alors l’époque où il avait été technicien psi était aussi réelle, aussi présente que le temps passé à Armida.
— Damon Ridenow, Troisième de la Tour d’Arilinn, ayant le grade de technicien, sous l’Autorité de Léonie d’Arilinn, Dame Hastur.
— Tu dois rêver, dit le jeune homme avec douceur, ou bien tu es fou ou égaré dans le temps, mon cousin.
Je connais toutes les Gardiennes de Nevarsin à Hali, et il n’y a parmi elles aucune Léonie et aucune Hastur. Dois-je te renvoyer dans ton lieu et dans ton temps ? Ces niveaux sont dangereux, et un simple technicien ne peut y évoluer sans danger. Tu pourras revenir quand tu auras la force d’un Gardien, mon cousin. D’ailleurs, ta présence ici me prouve que tu possèdes déjà cette force. Mais je peux t’envoyer à un niveau où tu seras en sécurité, et je te souhaite d’acquérir autant de prudence que tu as déjà de courage.
— Je ne rêve pas et je ne suis pas fou, dit Damon, et je ne suis pas non plus égaré dans le temps, bien que je sois loin de ma propre époque. C’est ma Gardienne qui m’envoie, et tu es sans doute celui que je cherche. Qui es-tu ?
— Je suis Varzil, dit le jeune homme. Varzil de Neskaya, Gardien de la Tour.
Gardien. Il avait entendu parler d’époques où les hommes étaient Gardiens. Pourtant, le jeune homme s’était servi d’un terme qu’il ne connaissait pas : tenerézu. Venant de Varzil, ce mot lui fit un choc. Varzil ! Le Varzil légendaire, surnommé le Bon, qui avait sauvé Hali après la destruction de son lac par le Cataclysme.
— À mon époque, tu es devenu légendaire, Varzil de Neskaya, plus connu sous le nom de Seigneur de Hali.
Varzil sourit. Il avait un visage calme et intelligent, mais animé et pétillant de curiosité, sans rien de la réserve distante propre à toutes les Gardiennes que Damon avait connues.
— Légendaire, mon cousin ? Oh, je suppose qu’il y a des légendes à ton époque comme à la mienne, mais je préfère ignorer ce que l’avenir me réserve, de crainte de m’en effrayer ou de m’en enorgueillir. Ne me dis rien, Damon. Pourtant, tu m’as déjà appris une chose. Car si une femme est Gardienne à ton époque, cela veut dire que j’ai réussi, et que ceux qui refusaient de croire une femme assez forte pour remplir cette mission, ont été réduits au silence. Je sais donc que mes efforts ne sont pas vains et que je réussirai. Et puisque tu m’as fait un cadeau en m’accordant ta confiance, Damon, je veux te donner quelque chose en retour. Que désires-tu ? Car tu n’aurais pas entrepris un tel voyage sans quelque terrible nécessité.