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— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais d’une parente, dit Damon. Elle a été formée pour être Gardienne d’Arilinn, mais a été déliée de ses vœux pour se marier.

— Quel besoin d’être déliée pour ça ? demanda Varzil. Mais quel est le problème ? Même à mon époque, mon cousin, un Gardien ne subit plus de mutilations chirurgicales. Crois-tu donc que je sois un eunuque ?

Il eut un rire joyeux, qui rappela à Damon celui d’Ellemir.

— Non, mais elle est à mi-chemin entre la Gardienne et la femme normale, dit Damon. Ses canaux ont été fixés sur le modèle des Gardiennes lorsqu’elle était trop jeune, avant d’avoir atteint sa maturité physiologique, et elle ne peut pas réajuster ses canaux pour qu’ils retrouvent leur sélectivité normale.

— Oui, cela peut arriver, dit Varzil, pensif. Dis-moi, quel âge avait-elle quand elle a commencé sa formation ?

— Entre treize et quatorze ans, je crois.

Varzil hocha la tête.

— C’est bien ce que je pensais. L’esprit a profondément gravé son empreinte dans le corps, et les canaux ne parviennent pas à se réajuster après avoir été tant d’années, sous l’emprise d’un esprit de Gardienne. Tu dois faire revenir son esprit à l’époque où son corps était libre, avant que les canaux ne soient altérés et bloqués, et que ses nombreuses années de Gardienne n’aient fixé l’empreinte dans ses canaux nerveux. Une fois que son esprit sera libre, son corps se libérera de lui-même. Mais attends. Es-tu sûr que les canaux n’ont pas été modifiés chirurgicalement, les nerfs coupés ?

— Non, il semble que tout ait été fait par entraînement mental, avec une matrice.

Varzil haussa les épaules.

— Traitement inutile, mais pas très grave, dit-il. Il y a toujours eu certaines femmes dont les canaux se bloquaient ainsi, mais ils se dégageaient à la Fête de Fin d’Année. Nos premiers Gardiens étaient chieri, ni hommes ni femmes, mais emmasca, et eux aussi connaissaient parfois ces blocages. C’est pourquoi, naturellement, nous avons institué l’antique rite sacramentel du Nouvel An. Comme tu dois l’aimer, mon cousin, pour venir si loin ! Puisse-t-elle te donner des enfants qui feront autant honneur à leur clan que leur courageux père !

— Elle n’est pas mariée avec moi, dit Damon, mais avec mon frère juré…

Il s’interrompit, troublé, car ces mots ne semblaient avoir aucun sens pour Varzil, qui secoua la tête.

— Tu es son Gardien ; c’est toi le responsable.

— Non, c’est elle qui est ma Gardienne, protesta Damon, soudain pris d’une dangereuse irritation.

Varzil le regarda d’un œil incisif. Le surmonde vacilla, trembla, et un instant, Damon ne vit plus Varzil. Même l’éclat de son anneau s’affaiblit, et ne fut plus qu’un point bleu dans le lointain. Etait-ce une matrice ? Il eut l’impression d’étouffer, de sombrer dans les ténèbres. Il entendit Varzil, très loin, qui criait son nom, puis, sentit la main de Varzil se refermer doucement sur sa main fantôme et il soupira de soulagement. Son corps reprit forme, mais il se sentait faible et nauséeux. Il voyait Varzil, flou, entouré de visages sculptés dans la pierre, sans doute ses ancêtres oubliés.

— Tu ne dois pas rester ici plus longtemps mon cousin, dit Varzil d’un ton soucieux. Ce niveau est mortel pour le non-entraîné. Reviens, si tu le dois, quand tu auras toute la force d’un tenerézu. Ne crains plus pour ta bien-aimée. Tu es son Gardien, c’est à toi de lui conférer l’antique sacrement du Nouvel An, comme si elle était mi-chieri et emmasca. Tu devras attendre la fête, si elle doit exercer ses fonctions de Gardienne entre-temps, mais après, tout ira bien. Et aucun enfant des Tours n’oubliera cette fête d’ici trois cents ans ou mille ans.

Pris de vertige, Damon chancela et Varzil le retint, disant avec bienveillance :

— Regarde mon anneau. Je vais te ramener à un niveau où tu seras en sécurité. Ne crains rien, cet anneau ne recèle aucun des dangers d’une matrice ordinaire. Adieu, mon cousin. Assure ta bien-aimée de ma tendre affection.

Sentant sa conscience lui échapper, Damon balbutia avec effort :

— Je ne… je ne comprends pas.

Tout avait disparu excepté l’anneau de Varzil, brillant, flamboyant, qui anéantissait les ténèbres. Je l’ai déjà vu, qui brillait comme un phare.

La parole n’existait plus. Il ne formulait plus sa pensée avec des mots. Mais Varzil était derrière lui, tout proche dans la nuit. Oui, je dois te quitter maintenant, mais je laisse un phare pour te guider… cet anneau.

Damon pensa confusément : je l’ai déjà vu.

N’essaye pas de définir le temps. Quand tu seras Gardien, tu comprendras.

Les hommes ne sont pas Gardiens à mon époque.

Pourtant, tu es Gardien, sinon tu n’aurais pu atteindre ce niveau sans mourir. Je ne peux plus retarder ton retour sans te mettre en danger, mon cousin, mon frère…

L’éclat de l’anneau emplit toute la conscience de Damon. Toute vision s’évanouit, la lumière l’abandonna, son corps n’avait plus de forme. Il flottait, luttant pour garder son équilibre par-dessus un abîme de néant. Il cherchait à s’accrocher à une prise, se sentait emporté, tombait. Tous ces niveaux que j’ai si péniblement montés, dois-je donc les redescendre en chute libre… ?

Il tombait, et savait qu’il continuerait à tomber, tomber, pendant des siècles.

Noir. Douleur. Lassitude. Puis la voix de Callista qui disait :

— Je crois qu’il revient à lui. Andrew, soulève sa tête, s’il te plaît. Elli, arrête de pleurer, ou je te fais sortir !

Il sentit la brûlure du firi sur sa langue, puis le visage de Callista sortit de son champ visuel. Il murmura, conscient de claquer des dents :

— … froid… j’ai si froid…

— Mais non, dit doucement Callista. Nous t’avons emmailloté dans toutes nos couvertures, et tu as une brique chaude sous les pieds. Le froid est en toi, je le sais. Non, plus de firi. Nous aurons une bonne soupe chaude pour toi dans une minute.

Il avait recouvré la vue, et tous les détails de son voyage, de sa conversation avec Varzil lui revenaient. Avait-il vraiment rencontré un ancêtre mort depuis si longtemps que même ses os étaient tombés en poussière ? Ou avait-il rêvé, donné forme à des connaissances profondément enfouies dans son inconscient ? Ou son esprit avait-il remonté le temps et lu ce qui était écrit sur le voile du passé ? Qu’était-ce, la réalité ?

Mais de quelle fête Varzil voulait-il parler ? Il avait dit que les Comyn n’oublieraient pas cette fête de trois cents ou même mille ans. Mais il avait compté sans les Ages du Chaos et la destruction de la Tour de Neskaya.

Pourtant, la réponse était là, encore obscure, mais il comprenait dans quelle direction il fallait aller. L’esprit grave une profonde empreinte sur le corps. Il devait donc ramener l’esprit de Callista à une époque où son corps était libre des cruelles contraintes imposées aux Gardiennes. Tu es son Gardien ; c’est à toi de lui conférer l’antique sacrement du Nouvel An, comme si elle était mi-chieri et emmasca.