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Quelle que fût cette fête oubliée, il devait être possible de la retrouver ou de la reconstituer – rituel conçu pour libérer l’esprit de ses contraintes ? Et si cela échouait… qu’avait dit Varzil ? Reviens quand tu auras acquis toute la force d’un Gardien.

Damon frissonna. Devait-il donc continuer ce travail effrayant, en dehors de la sécurité d’une Tour, et devenir véritablement le Gardien qu’il était et que Léonie avait pressenti en lui ? Il avait promis, et il n’y avait peut-être pas d’autre solution pour Callista.

Ce ne serait peut-être pas tellement difficile, pensa-t-il avec espoir. Il devait y avoir des archives concernant cette fête du Nouvel An, dans les autres Tours, ou peut-être à Hali, dans le rhu fead, le tabernacle sacré des Comyn.

Ellemir, les yeux rouges et gonflés, regarda par-dessus l’épaule de Callista. Il s’assit, resserrant ses couvertures autour de lui.

— Je t’ai fait peur, mon amour ?

— Tu étais si froid, si raide ! dit-elle d’une voix étranglée. Tu semblais même ne plus respirer. Et puis, tu te mettais à haleter et à gémir – j’ai cru que tu étais mourant, mort – oh, Damon !

Elle l’étreignit convulsivement.

— Ne fais plus jamais cela ! Promets !

Quarante jours plus tôt, il aurait promis avec plaisir.

— Ma chérie, c’est le travail pour lequel j’ai été formé, et je dois être libre de m’y consacrer chaque fois que ce sera nécessaire.

Varzil l’avait salué du titre de Gardien. Etait-ce sa destinée ?

Mais plus jamais dans une Tour, où ils avaient élevé à la hauteur d’un art la méthode permettant de déformer la vie des télépathes. Cherchant à libérer Callista, libérerait-il du même coup tous ses fils et filles à venir ?

Un léger son fit lever la tête à Callista.

— Ce doit être la nourriture que j’ai demandée. Va la chercher, Andrew ; aucun étranger ne doit entrer ici.

Il revint, et elle versa de la soupe dans une grande tasse.

— Bois le plus vite possible, Damon. Tu es faible comme un oisillon qui sort de l’œuf.

Il fit la grimace.

— La prochaine fois, je tâcherai de rester dans la coquille.

Il se mit à boire, à petites gorgées hésitantes, comme s’il avait peur de ne pas pouvoir avaler. Il avait du mal à tenir sa tasse, et Andrew dut la redresser.

— Je suis resté absent combien de temps ?

— Toute la journée, et la plus grande partie de la nuit, dit Callista. Et comme je ne pouvais pas bouger non plus, naturellement, je suis raide comme un couvercle de cercueil !

Elle étira avec lassitude ses membres engourdis, et Andrew, laissant Ellemir s’occuper de Damon, s’agenouilla devant elle, lui ôta ses pantoufles de velours et se mit à lui frictionner vigoureusement les pieds.

— Comme ils sont froids, dit-il avec consternation.

— Le seul avantage des niveaux supérieurs sur l’hiver à Nevarsin, c’est qu’on n’y attrape pas de gelures, dit Callista.

— On n’attrape pas non plus de gelures dans les enfers, dit Damon avec ironie, mais je n’ai jamais entendu dire que c’était une bonne raison pour y aller.

Andrew avait l’air perplexe, et Damon lui demanda :

— Ou bien avez-vous un enfer chaud sur la Terre, comme paraît-il, dans les Villes Sèches ?

Andrew acquiesça de la tête. Damon termina sa soupe, tendit sa tasse pour en avoir d’autre, et expliqua :

— On dit que Zandru règne sur neuf enfers, chacun plus froid que le précédent. Quand j’étais à Nevarsin, on disait que le dortoir des élèves était maintenu à la température du quatrième enfer, pour nous donner une idée de ce qui nous attendait si nous n’étions pas sages.

Jetant un coup d’œil sur la dure blancheur du dehors, il demanda :

— Il neige ?

— Ici, fait-il jamais autre chose que neiger, la nuit ? rétorqua Andrew.

Damon entoura sa tasse de ses deux mains, pour les réchauffer.

— Oh oui. En été, nous avons parfois huit ou dix nuits sans neige.

— Et je suppose, dit Andrew, pince-sans-rire, que tout le monde s’évanouit, par suite de coups de chaleur ou insolations ?

— Non, je n’ai jamais entendu dire… commença Callista.

Puis, avisant le regard malicieux d’Andrew, elle s’interrompit et éclata de rire. Damon les regardait, las, épuisé, serein. Il agita les orteils.

— Je ne serais quand même pas surpris d’avoir des gelures. À un certain niveau, j’escaladais une falaise de glace – ou du moins c’est l’impression que j’ai eue, termina-t-il en frissonnant à ce souvenir.

— Ote-lui ses pantoufles et regarde, Ellemir.

— Allons, Callie, je plaisantais…

— Pas moi. Une fois, Hillary s’est trouvée immobilisée à un niveau qui lui avait semblé en feu, et elle en est revenue la plante des pieds pleine de brûlures et d’ampoules. Elle n’a pas pu marcher pendant des jours, dit Callista. Léonie avait l’habitude de dire : « L’esprit grave profondément son empreinte sur le corps. » Damon, qu’y a-t-il ?

Elle se pencha pour examiner ses pieds nus et sourit.

— Tu ne sembles avoir aucune lésion physique, mais je suis certaine que tu te sens à moitié gelé. Tu devrais prendre un bain chaud quand tu auras fini ta soupe. Ainsi, nous serons sûrs que ta circulation s’est parfaitement rétablie.

Devant le regard interrogateur d’Andrew, elle poursuivit :

— Je ne sais pas si c’est le froid des niveaux supérieurs qui se répercute dans le corps, ou si ce n’est que mental, si le kirian ralentit la circulation et facilite la visualisation du froid, mais, quoi qu’il en soit, l’expérience subjective du surmonde, c’est le froid, un froid glacial, qui vous gèle jusqu’à la moelle. Et sans chercher à savoir d’où vient ce froid, je le connais assez bien pour savoir qu’il faut préparer soupe chaude, briques chaudes, bain chaud, et beaucoup de couvertures pour quiconque revient d’un tel voyage.

Damon n’avait pas envie d’être seul, même dans son bain. Allongé, il se sentait bien, mais dès qu’il essaya de se lever, de marcher, il eut l’impression qu’il perdait sa substance, que ses pieds ne touchaient pas le sol, qu’il marchait sans corps et s’évanouissait dans le vide. Honteux, il s’entendait gémir.

Il sentit le bras d’Andrew qui le soutenait, lui redonnant substance et solidité. Il dit d’un ton d’excuse :

— Désolé. J’ai tout le temps l’impression que je suis sur le point de disparaître.

— Tu ne tomberas pas, je suis là.

À la fin, Andrew fut obligé de le porter dans la baignoire. L’eau chaude redonna à Damon conscience de son corps physique. Andrew, averti de ses réactions par Callista, eut l’air soulagé de le voir redevenir lui-même. Il s’assit sur un tabouret près de la baignoire et dit :

— Je suis là si tu as besoin de moi.

Damon était inondé de chaleur, de gratitude. Comme ils étaient bons pour lui tous les trois, gentils, aimants, attentifs à son bien-être ! Comme il les aimait ! Il resta dans son bain, flottant, euphorique, en proie à une béatitude supérieure à la détresse qui avait précédé, jusqu’à ce que l’eau refroidisse. Il demanda son serviteur, mais, ignorant sa requête, Andrew le sortit de la baignoire, le sécha et le revêtit d’une robe de chambre. Quand ils rejoignirent les femmes, Damon flottait toujours sur un nuage. Callista avait redemandé des provisions, et Damon mangea lentement, savourant chaque bouchée ; il n’avait jamais rien goûté de si frais, si savoureux, si bon.