Tout au fond de lui-même, il savait que son euphorie présente faisait partie de la réaction du retour, et ferait bientôt place à une dépression profonde, mais il s’y accrochait, essayait d’en apprécier tous les instants. Quand il eut mangé tout ce que son estomac pouvait contenir (Callista, elle aussi, avait mangé comme un charretier, épuisée d’avoir monitoré si longtemps), il leur dit d’un ton suppliant :
— Je n’ai pas envie d’être seul. Pouvons-nous dormir ensemble comme à la fête du Solstice d’Hiver ?
Callista hésita, puis répondit en consultant Andrew du regard :
— Certainement. Nous ne te quitterons pas tant que tu auras besoin de nous.
Sachant que l’intrusion de non-télépathes serait très pénible pour Damon et Callista dans leur état actuel, Andrew emporta lui-même les plats et restes du repas. Quand il revint, ils étaient tous au lit, Callista déjà endormie contre le mur, Damon, les yeux clos, tenant Ellemir dans ses bras. Ellemir, à moitié endormie, le regarda et lui fit place à côté d’elle, et Andrew s’allongea sans hésitation. Cela lui semblait la réaction juste, naturelle et nécessaire au besoin de Damon.
Damon, qui tenait toujours Ellemir contre lui, les sentit s’endormir, elle et Andrew, mais il resta éveillé, répugnant à les quitter, même dans leur sommeil. Il ne ressentait pas le moindre désir – et savait qu’il n’en ressentirait pas de plusieurs jours dans son état actuel – mais il était satisfait de tenir simplement Ellemir dans ses bras, ses cheveux contre sa joue, l’assurant qu’il était réel. À côté d’elle, il sentait et entendait Andrew, véritable forteresse contre la peur. Je suis avec tous ceux que j’aime, je ne suis pas seul, je suis en sécurité.
Tendrement, sans aucune concupiscence, il lui caressa doucement les cheveux, la nuque, les seins, percevant avec une vigilance exacerbée qu’elle sentait ses caresses dans son sommeil. Comme on le lui avait appris quand il monitorait, il laissa son esprit descendre dans le corps d’Ellemir, la sonder, notant sans aucune surprise les changements survenus dans ses seins, dans son ventre. Il avait été si prudent depuis qu’elle avait perdu leur enfant que ce devait être celui d’Andrew. C’était aussi bien. Ils étaient si proches parents, elle et lui. Il baisa sa nuque, le cœur plein d’amour à en éclater. Instinctivement, il avait cherché à protéger Ellemir du danger d’avoir un enfant, fruit de longues générations de mariages consanguins ; et maintenant, elle pouvait avoir, sans crainte, l’enfant qu’elle désirait tant. Il savait, avec une profonde certitude, que cette grossesse arriverait à son terme, et s’en réjouit pour Ellemir, pour tous les quatre. Par-dessus Ellemir, dans le noir, il saisit la main d’Andrew, qui sans se réveiller, la serra. Mon ami, mon frère, connais-tu déjà ton bonheur ? Etreignant étroitement Ellemir, il réalisa soudain en frissonnant qu’il aurait pu mourir aux niveaux supérieurs du surmonde, qu’il aurait pu ne jamais revoir ceux qu’il aimait tant. Mais même cette pensée ne le troubla pas longtemps.
Andrew se serait occupé d’elles, toute leur vie. Mais c’était quand même bon d’être avec eux, de penser aux enfants qu’ils auraient, à la vie qui les attendait, à cette tendresse infinie. Il ne serait plus jamais seul. En s’endormant, il pensa : je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie.
Quand Damon s’éveilla, des heures plus tard, toute son euphorie s’était évanouie. Il avait froid, il était seul, il avait perdu sa substance. Ne sentant plus son corps, il étreignit convulsivement Ellemir, paniqué. Elle s’éveilla immédiatement, et, répondant à son besoin de contact, se blottit dans ses bras, tiède, sensuelle, vivante. Il savait rationnellement qu’il ne pouvait pas la posséder, mais il s’obstinait désespérément à éveiller en lui une étincelle, une ombre de désir. Il ressentait d’elle un besoin brûlant, mais Ellemir savait que cela n’avait rien de sexuel. Elle le serra dans ses bras, l’apaisa, le caressa, mais dans l’état d’épuisement où il était, il ne pouvait pas même supporter la faible excitation qui s’emparait de lui et le quittait aussitôt. Elle avait peur qu’il ne s’épuise davantage en ces tentatives avortées, mais ne trouvait rien à lui dire qui ne l’eût encore blessé davantage. Devant cette tendresse désespérée, elle sentit son cœur se briser. Enfin, il desserra son étreinte en soupirant. Elle aurait voulu lui dire que ça n’avait pas d’importance, qu’elle comprenait ; cela comptait beaucoup pour Damon, elle le savait, mais ils ne pourraient jamais rien y changer. Elle l’embrassa doucement en soupirant, acceptant son échec et son désespoir.
À ce moment, il sentit que les autres étaient réveillés.
Il les contacta mentalement, reformant le rapport à quatre, plus rassurant que sa tentative avortée de rapport sexuel. Contact intense, aigu, plus proche que le contact des corps, au-delà des mots, au-delà du sexe, ils se sentirent fondus en un seul. Andrew, ressentant dans son corps le désir de Damon, posa la main sur Ellemir qui se blottit ardemment dans ses bras. Leur excitation s’amplifia, s’étendit à eux tous, submergeant même Callista, les fondant en une seule entité. Quelles lèvres s’embrassaient, quelles jambes frémissaient, quels bras étreignaient quel corps avec passion ? L’amour débordait, s’étendait comme une vague, comme un flot de feu, une explosion brûlante de plaisir et d’assouvissement. Comme leur excitation se calmait – ou plutôt se stabilisait à un niveau moins intense – Ellemir, s’arrachant aux bras d’Andrew, se blottit contre Callista, ouvrant généreusement son esprit à sa sœur. Callista s’accrocha avidement à ce contact mental, essayant de prolonger cette union, cette ivresse qu’elle ne pouvait éprouver qu’ainsi, par personne interposée. Pendant un moment, elle perdit conscience de son propre corps inerte, tant elle se trouva immergée dans leurs émotions.
Andrew, sentant l’esprit de Callista s’ouvrir totalement, de sorte qu’en un sens, c’était Callista qu’il avait tenue dans ses bras, éprouva une exaltation vertigineuse, avec l’impression de déborder, de remplir tout l’espace de la chambre, de les étreindre tous les quatre à la fois. Damon et Callista captèrent ensemble sa pensée : Je voudrais pouvoir être partout à la fois ! Je voudrais faire l’amour avec tous à la fois ! Damon se serra contre lui, dans le désir confus de partager ce plaisir et cette union intenses, de participer à la lente montée de l’excitation, aux caresses passionnées…
Puis le choc, la consternation.
— Qu’est-ce qui se passe, nom d’un chien ? –, Andrew ayant réalisé à qui appartenaient les mains qu’il caressait. Le fragile réseau mental se brisa comme du verre, vola en éclats comme sous un coup violent. Callista poussa un cri étranglé, et Ellemir faillit crier tout haut : Oh, Andrew, pourquoi as-tu fait ça… !
Andrew se raidit, se forçant à ne pas se séparer physiquement de Damon. C’est mon ami ; quelle importance ? Mais le charme était rompu. Damon se détourna, enfouissant sa tête dans l’oreiller et disant d’une voix enrouée :
— Par les enfers de Zandru, jusqu’à quand devrons-nous vivre séparés, toi et moi, Andrew ?
Andrew, battant des paupières, revint lentement à lui, réalisant à peine ce qui s’était passé. Se tournant vers Damon, il posa la main sur son épaule tremblante et dit avec embarras :
— Désolé, mon frère. Tu m’as surpris, c’est tout.
Damon s’était ressaisi, mais le choc l’avait frappé alors qu’il était le plus vulnérable, le plus ouvert à tous, et ce refus l’avait profondément blessé. Pourtant il était toujours un Ridenow et un télépathe, et il s’affligea des regrets et des remords d’Andrew.