— Encore un de vos tabous culturels ?
Andrew acquiesça de la tête, bouleversé. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un de ses actes, si insignifiant fût-il, pouvait blesser Damon à ce point.
— Je… Damon, je suis désolé. C’était juste… juste un réflexe, c’est tout.
Gêné, encore effrayé du mal qu’il avait fait à Damon, il le serra brièvement dans ses bras. Damon éclata de rire et s’assit. Il se sentait épuisé, moulu, mais plus désorienté.
Electrochoc, se dit-il. La douleur était efficace dans les cas d’hystérie, mais une bonne claque aussi. Il se leva, heureux d’avoir retrouvé sa solidité, sa réalité pensant qu’après tout, ce n’était pas si grave. Cette fois, malgré le choc infligé à ses préjugés profondément enracinés, Andrew n’avait pas cherché à s’enfuir, ni à se séparer. Il savait qu’il avait blessé Damon, et l’acceptait.
Après le départ des femmes, ils s’attardèrent un moment dans la salle commune. Andrew, contraint, regarda Damon, se demandant s’il était toujours en colère contre lui.
— Je ne suis pas en colère, dit Damon tout haut. J’aurais dû m’y attendre. Tu as toujours eu peur de la sexualité mâle, non ? Cette première nuit où toi et Callista êtes entrés en rapport avec Ellemir et moi, je l’ai senti. Puis nous avons eu tant d’autres soucis ce jour-là que j’avais oublié. Mais quand je t’avais contacté par hasard, au cours du rapport télépathique, tu avais paniqué.
Il ressentit de nouveau la réaction hésitante d’Andrew, sa volonté de se retirer.
— Est-il culturellement nécessaire de considérer toute sexualité mâle comme une menace, à part la tienne ?
— La sexualité mâle ne me fait pas peur, dit Andrew avec irritation, mais elle me répugne quand elle s’adresse à moi.
Damon haussa les épaules.
— Les humains ne sont pourtant pas des animaux, qui regardent tout autre mâle comme un rival ou une menace. T’est-il impossible de prendre plaisir à la sexualité mâle ?
— Ah non, par exemple, dit Andrew avec dégoût. Et toi ?
— Naturellement, dit Damon, désorienté. J’aime la… la perception de ta masculinité, comme j’aime la féminité des femmes. Est-ce si difficile à comprendre ? Cela me rend plus conscient de… de ma propre virilité…
Il s’interrompit avec un rire gêné.
— Comment t’expliquer ? Même la télépathie n’est d’aucun secours. Il n’existe aucune image mentale correspondante.
Il ajouta avec plus de douceur :
— Je n’aime pas les hommes, Andrew. Mais je trouve difficile de comprendre ce… ce genre de peur.
— Je suppose que ça n’a pas tellement d’importance, marmonna Andrew sans le regarder. Pas ici.
Damon fut consterné qu’une chose aussi simple suscitât tant de doutes et de craintes chez son ami.
— Non, Andrew, dit-il, troublé, mais nous avons épousé deux jumelles. Nous passerons sans doute la plus grande partie de notre vie ensemble. Devrais-je donc toujours craindre qu’un moment de… d’affection t’aliène, te bouleverse au point que nous en soyons tous blessés, même les femmes ? Craindras-tu toujours que je… je franchisse quelque frontière invisible, que j’essaye de te forcer à faire quelque chose qui te… qui te répugne ? Jusqu’à quand, termina-t-il d’une voix brisée, jusqu’à quand te méfieras-tu de moi ?
Andrew, profondément mal à l’aise, aurait voulu être à des milliers de kilomètres, pour ne pas être exposé ainsi, de plein fouet, à l’intensité des émotions de Damon. Il n’avait jamais réalisé ce que c’est que d’être télépathe et membre d’un groupe comme celui-là, sans aucune possibilité de se cacher aux autres. Chaque fois que l’un cherchait à dissimuler quelque chose, ils avaient des problèmes. Il devait regarder la situation en face. Brusquement, il leva la tête et regarda Damon dans les yeux.
— Tu es mon ami, dit-il à voix basse. Je… je serai toujours d’accord pour… pour tout ce que tu voudras. J’essaierai de… de ne pas me laisser bouleverser ainsi à l’avenir. Je…
Même leurs mains ne se touchaient pas, mais il eut l’impression que lui et Damon étaient très proches, s’embrassaient comme des frères.
— … je suis désolé d’avoir heurté tes sentiments. Je ne voudrais pas te blesser pour tout l’or du monde, Damon, et si tu ne le savais pas encore, tu le sais maintenant.
Damon le regarda, immensément touché, ému, comprenant le courage qu’il avait fallu à Andrew pour lui dire cela. Celui-ci venait d’une autre planète, et pourtant il avait fait tant de progrès. Réalisant qu’Andrew avait fait plus de la moitié du chemin pour guérir la blessure qu’il avait faite, Damon lui effleura le poignet, comme font entre eux les télépathes pour accroître l’intensité de leur perception.
— Et j’essaierai aussi de ne pas oublier que tout cela est très étrange pour toi, dit-il avec douceur. Tu es maintenant si proche de nous que j’oublie toujours de tenir compte du fait que tu viens d’un autre monde. Mais assez parlé de ça. J’ai beaucoup à faire. Il faut que je cherche dans les archives d’Armida s’il existe encore des dossiers sur la fête du Nouvel An, datant d’avant les Ages du Chaos et l’incendie de la Tour de Neskaya. S’il n’y en a pas, il me faudra consulter les archives de toutes les autres Tours, et je devrai alors recourir aux relais télépathiques. Je ne peux pas aller physiquement à Arilinn, à Neskaya et à Dalereuth. Mais maintenant, je crois vraiment que nous aurons un jour la solution.
Il se mit à raconter à Andrew ses expériences du surmonde. Il se sentait encore las et déprimé, réaction inévitable après le long voyage épuisant dans le surmonde. Il se dit qu’il ne devait pas blâmer Andrew de son propre état d’esprit. Ce serait plus facile quand ils auraient tous retrouvé leur état normal.
Mais au moins, il avait maintenant quelque espoir que cela se réalise un jour.
16
Les recherches dans les archives d’Armida se soldèrent par un échec. Il y avait des documents sur toutes les festivités autrefois communément pratiquées dans les Kilghard, mais la seule fête du Nouvel An qu’il put découvrir était un vieux rite de fertilité tombé en désuétude longtemps avant l’incendie de Neskaya, et qui semblait avoir peu ou pas de rapport avec les problèmes de Callista. Pourtant maintenant que les recherches étaient en cours, celle-ci attendait avec patience et sa santé continuait à s’améliorer.
Ses règles étaient revenues à deux reprises, et Damon lui avait conseillé, par précaution, de passer un jour au lit chaque fois. Il s’était attendu à devoir lui dégager les canaux, mais elle n’en avait pas eu besoin. C’était bon signe pour sa santé physique, mais mauvais signe pour le développement éventuel de la sélectivité des canaux.
À Armida, les activités hivernales se poursuivaient en cet hiver très doux qui allait lentement vers le dégel du printemps. Comme d’habitude en cette saison, Armida était isolé, et on n’y savait pas grand-chose du monde extérieur. Les moindres nouvelles prenaient une importance disproportionnée. Une jument des basses prairies avait mis bas deux pouliches jumelles, que Dom Esteban avait données à Ellemir et Callista, disant qu’elles auraient ainsi des chevaux de selle semblables dans quelques années, si elles le désiraient. Le vieux Ménestrel, Yashri, qui les avait fait danser au Solstice d’Hiver, s’était cassé deux doigts en tombant après une beuverie d’anniversaire au village, et son petit-fils de neuf ans venait fièrement à Armida avec la harpe de son grand-père – presque aussi haute que lui – jouer pendant les longues soirées. À l’autre bout du domaine, une femme avait donné naissance à des quadruplés, et Callista était allée la voir à cheval en compagnie de Ferrika, pour lui présenter ses vœux et lui apporter des cadeaux. Une tempête imprévue les avait forcées à passer deux nuits au village, à la grande inquiétude d’Andrew. À son retour, il lui demanda si cette visite était bien nécessaire, et elle répondit :