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Au bout d’un moment, elle ajouta :

— Je souhaitais que mon premier enfant fût de Damon, c’est vrai, mais tu sais ce qui s’est passé. Nous sommes trop proches parents, alors, nous déciderons peut-être de ne pas avoir d’enfant ensemble, puisqu’il n’a pas besoin d’un héritier du sang Ridenow, et qu’un enfant de toi sera sans doute plus sain et vigoureux que ne le serait le sien.

— Je comprends.

Il reconnut à part lui qu’il y avait là une certaine logique, mais éprouva le besoin d’analyser ses sentiments. Un enfant à lui, d’une femme qu’il chérissait. Mais pas de son épouse bien-aimée. Un enfant qui donnerait à un autre le nom de père, sur qui il n’aurait aucun droit. Et qu’en penserait Callista ? Y verrait-elle une nouvelle marque de son éloignement, de son exclusion ? Se sentirait-elle trahie ?

— Je suis certaine qu’elle se réjouira pour moi, dit gentiment Ellemir. Tu ne crois quand même pas que j’irais ajouter ne serait-ce que le poids d’une plume au fardeau de son chagrin ?

Il n’était toujours pas convaincu.

— Elle sait ?

— Non, mais elle s’en doute peut-être.

Après une hésitation, elle reprit :

— J’oublie toujours que tu n’es pas des nôtres. Je lui annoncerai la nouvelle, si tu veux, mais chez nous, le père tiendrait à l’annoncer lui-même.

Ce genre de courtoisies le dépassait, mais il souhaita soudain se conformer aux coutumes de son monde d’adoption.

— Je la préviendrai donc.

Mais il le ferait en son temps, à un moment où elle ne pourrait pas douter de son amour.

Il rentra dans son appartement, en pleine confusion, et continua à réfléchir tout en prenant son bain, en se taillant la barbe qu’il se laissait pousser, du défi de toutes les coutumes locales, et en revêtant son élégante tenue d’intérieur.

Son enfant. Ici, sur une planète étrangère, et pas l’enfant de sa propre femme. Mais Ellemir trouvait cela naturel, et Damon était manifestement au courant depuis quelque temps et approuvait. C’était un monde étrange, dont il faisait partie maintenant.

Il entendit des cavaliers dans la cour, et, quand il descendit, il trouva Kieran, le frère de Damon, rentrant d’un voyage hivernal à Thendara avec son fils aîné, rouquin aux yeux vifs d’environ quatorze ans, et une demi-douzaine de Gardes, d’écuyers et de serviteurs. Le frère aîné de Damon, Lorenz, n’avait pas plu à Andrew, mais il trouva Kieran très sympathique et accueillit avec plaisir les nouvelles du monde extérieur, comme Dom Esteban.

— Parle-moi de Domenic, dit l’infirme.

— Il se trouve que je l’ai vu souvent, dit Kieran en souriant. Kester, mon fils, doit entrer dans les cadets cet été ; j’ai donc refusé son offre de prendre la place de Danvan en qualité de maître des cadets. Aucun homme ne doit être le maître de son propre fils.

Souriant pour adoucir ses paroles, il ajouta :

— Je ne veux pas être obligé de me montrer aussi dur avec mon fils que vous avez dû l’être avec le vôtre, Seigneur Alton.

— Il va bien ? Il commande bien la Garde ?

— À mon avis, vous ne feriez pas mieux vous-même, dit Kieran. Il est toujours prêt à écouter de plus sages que lui. Il a souvent sollicité les conseils de Kyril Ardais, de Danvan, de Lorenz même, et pourtant, je ne crois pas qu’il ait meilleure opinion de Lorenz que nous, dit-il en adressant un sourire de connivence à Damon. Il est prudent, diplomate, il s’est fait des amis honorables et il n’a pas de favoris. Ses bredin se comportent bien tous les deux, le jeune Cathal Lindir, et un de ses frères nedesto – il s’appelle Dezirado, je crois ?

— Desiderio, dit Dom Esteban, avec un sourire de soulagement. Je suis content d’apprendre que Dezi va bien.

— Oh oui, ils sont toujours ensemble, tous les trois. Mais pas de beuveries, pas de filles, pas de bagarres. Ils sont sobres comme des moines. On dirait que Domenic a réalisé, comme s’il était trois fois plus vieux, qu’un jeune commandant serait surveillé nuit et jour. Pourtant ce ne sont pas des pisse-vinaigre non plus – le jeune Nie est toujours prêt à rire et à faire des farces – mais il tient fermement ses responsabilités à deux mains.

Andrew, au souvenir du joyeux garçon qui avait été son témoin de mariage, se réjouit de sa réussite. Quant à Dezi, peut-être qu’un poste intéressant, des responsabilités, et la reconnaissance par Domenic de son statut de nedesto l’aideraient à se trouver. Il l’espérait. Il savait ce que c’était que de se sentir étranger.

— Y a-t-il d’autres nouvelles, mon beau-frère ? demanda Ellemir.

— J’aurais sans doute dû écouter les commérages des dames, ma sœur, répondit Kieran en souriant. Attends… Il y a eu une émeute devant la Maison de la Guilde des Amazones Libres. Un homme a prétendu, paraît-il, que sa femme y avait été emmenée contre sa volonté…

— C’est un mensonge, dit Ferrika avec colère. Pardonnez-moi, Dom Kieran, mais toute femme doit venir d’elle-même, et elle doit supplier pour être admise.

Kieran rit avec bienveillance.

— Je n’en doute pas, mestra, mais je ne fais que rapporter ce qu’on dit à Thendara. Il aurait envoyé des hommes d’armes pour la reprendre, et elle aurait blessé son mari en combattant aux côtés des Amazones qui défendaient leur maison. D’ailleurs, plus on répète l’histoire, plus elle devient dramatique. Un de ces jours, on dira sans doute qu’elle l’a tué et cloué sa tête au mur. Au marché, quelqu’un exposait le corps d’un poulain à deux têtes, mais mon écuyer m’a dit que c’était une supercherie, et assez grossière, en plus. Dans son enfance, il a été apprenti chez un bourrelier et il connaît leurs astuces… Et… attendez que je réfléchisse… Ah oui. En traversant les montagnes, j’ai entendu parler d’un champ de kireseth en fleur, parce que le temps a été assez doux. Pas question de Vent Fantôme comme en été, simple floraison hivernale.

Dom Esteban hocha la tête en souriant.

— C’est rare, mais ça arrive, dit-il. Autrefois, c’était considéré comme un bon présage.

Callista expliqua à voix basse à Andrew :

— Le kireseth est une plante qui fleurit rarement dans les montagnes. Le pollen et les fleurs servent à faire le kirian. En été, au moment de la floraison, si le vent se lève, il souffle alors un vent de folie, un Vent Fantôme comme on dit. Sous son influence, les hommes font des choses étranges. Et si un fort Vent Fantôme est annoncé, on sonne l’alarme et on se barricade dans les maisons, car les bêtes sauvages deviennent folles dans les forêts, et les non-humains descendent des montagnes et attaquent les humains. J’ai vu cela une fois quand j’étais petite, termina-t-elle en frissonnant.

Dom Esteban poursuivit :

— Mais une floraison hivernale ne dure pas assez pour être dangereuse. Les villageois vont oublier de labourer et de planter, cesser de soigner leurs jardins un jour ou deux pour se livrer à des extravagances, mais la pluie viendra bientôt, et entraînera tout le pollen. Le pire qui soit arrivé au cours d’une floraison hivernale, c’est qu’un jour, les loups se sont enhardis – le pollen affecte le cerveau des animaux comme des humains – et ont attaqué le bétail et les chevaux dans les pâtures. En général, une floraison d’hiver, c’est quelques jours de vacances inattendues.

Andrew se rappela que Damon l’avait averti de ne pas toucher ou respirer les fleurs de kireseth, au laboratoire.

— Le Vent Fantôme a un autre effet secondaire, dit Ferrika avec un grand sourire. À l’automne, les sages-femmes auront davantage de travail au village. Les femmes qui ont choisi de ne pas avoir d’enfant, ou même les vieilles matrones dont les enfants sont grands, se retrouvent parfois enceintes.