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Dom Esteban s’esclaffa.

— Quand j’étais jeune, on plaisantait beaucoup aux noces, si le mariage avait été arrangé par la famille et que la mariée était récalcitrante. Un été, j’ai assisté à un mariage – dans le nord, près d’Edelweiss – et un Vent Fantôme s’est mis à souffler pendant le banquet. Les festivités ont été turbulentes et… et assez indécentes, et se sont prolongées pendant des jours. J’étais trop jeune, hélas, pour profiter de l’occasion, mais je me souviens avoir vu des choses qu’on cache généralement aux enfants.

Il essuya les larmes d’hilarité coulant sur son visage.

— Et puis, neuf mois plus tard, il est né des tas d’enfants dont le moins qu’on puisse dire est que l’identité de leur père posait problème. Maintenant, on ne fait plus de telles farces aux mariages.

— C’est dégoûtant ! dit Ferrika en faisant la grimace.

Pourtant, Damon ne put s’empêcher de rire à l’idée du mariage dont les plaisanteries vulgaires et les jeux turbulents s’étaient transformés en orgie sous l’influence du Vent Fantôme.

— Je suppose qu’ils ne trouvaient pas ça drôle, dit Ellemir.

— Non, chiya, dit Dom Esteban. Je te l’ai dit, on ne fait plus de telles plaisanteries aux mariages. Mais on racontait dans les montagnes qu’en été, à l’époque où souffle le Vent Fantôme, certaines gens des Domaines célébraient une fête, une antique fête de la fertilité. C’était une époque barbare, avant le Pacte, avant même les Ages du Chaos, peut-être.

Il ajouta :

— Mais une floraison hivernale, ce n’est pas grave.

— Il n’y a quand même pas de quoi rire, dit Ferrika, pour les femmes qui se retrouvent avec un enfant non désiré !

Andrew vit Ellemir froncer les sourcils, perplexe. Il suivit assez facilement sa pensée : comment une femme pouvait-elle ne pas désirer un enfant ?

— Je voudrais bien qu’il y ait une floraison hivernale par ici, dit Callista. Il faut que je fasse du kirian, parce que nous n’en avons presque plus, et nous devrions toujours en avoir à la maison.

Un majordome, qui mangeait à une petite table d’où on pouvait l’appeler à volonté pour son service, dit d’une voix hésitante :

— Domna, si tel est votre désir, il y a des fleurs de kireseth sur la colline dominant la prairie où sont nées les deux pouliches jumelles, celle qui se trouve près du vieux pont. Je ne sais pas si elles sont déjà ouvertes, mais mon frère les a vues en passant par là il y a trois jours.

— Vraiment ? dit Callista. Merci, Rimai. Si le temps demeure au beau – ce qui est peu probable – j’irai demain refaire mes provisions.

Il n’y eut ni pluie ni neige cette nuit-là, et, après le petit déjeuner, après le départ de Kieran – Dom Esteban l’avait pressé de rester quelques jours, mais il préférait profiter du beau temps pour son voyage – Callista fit seller son cheval. Dom Esteban fronça les sourcils en la voyant en jupe d’équitation.

— Ça ne me plaît pas, Callista. Quand j’étais enfant, on disait qu’une femme ne doit jamais chevaucher seule dans les collines quand le kireseth est en fleur, chiya.

— Papa, tu ne penses pas vraiment…, dit Callista en riant.

— Tu es comynara, mon enfant, et aucun de nos gens, sensé ou fou, ne te fera jamais de mal. Mais il peut y avoir des étrangers ou des bandits dans les montagnes.

— Alors, j’emmènerai Ferrika, dit-elle gaiement. Elle a été formée à la Maison de la Guilde des Amazones, et peut se défendre contre n’importe quel homme, voleur ou violeur.

Mais Ferrika, convoquée, refusa de partir.

— La femme du laitier approche de son terme et accouchera peut-être aujourd’hui, domna, dit-elle. Il ne serait pas convenable que j’abandonne mon poste pour une partie de campagne. Vous avez un mari, Dame Callista. Demandez-lui de vous accompagner.

Andrew n’avait plus grand-chose à faire sur le domaine – les dommages causés par la tempête étaient réparés, et, malgré le beau temps, les haras hibernaient encore. Il fit seller son cheval.

Loin de la maison, seuls tous les deux, il trouverait peut-être l’occasion de lui parler d’Ellemir. Et du bébé.

Ils partirent de bonne heure. Vers l’est, d’épais nuages noirs couvraient le ciel, que le soleil levant colorait d’écarlate par-derrière. Ils montèrent des sentiers abrupts, admirant les vallées à leurs pieds, avec les arbres aux branches encore alourdies de neige, et les chevaux broutant déjà l’herbe nouvelle sur tous les versants, et il se sentit le cœur plus léger. Callista n’avait jamais été plus joyeuse, ni plus belle. Elle chantait de vieilles ballades en chevauchant, et, une fois, elle s’arrêta à l’entrée d’une vallée pour pousser un long « Yo-ioio-ioio », riant comme une enfant quand toutes les montagnes lui renvoyèrent son cri en échos multipliés. Le soleil montait dans le ciel et réchauffait l’atmosphère. Elle ôta sa cape de cheval et l’attacha au pommeau de la selle.

— Je ne savais pas que tu montais si bien, dit Andrew.

— Mais oui. Même à Arilinn, je montais beaucoup. Nous passions tellement de temps à l’intérieur, dans les écrans et les relais, que si nous n’étions pas sortis faire un peu d’exercice, nous aurions été aussi raides et inanimés que les portraits d’Hastur et de Cassilda à la chapelle ! Les jours de fête, nous prenions nos faucons et parcourions la campagne autour d’Arilinn – la région n’est pas montagneuse, comme ici, mais toute plate – et on chassait les oiseaux et le petit gibier. J’étais fière de savoir commander un faucon verrin, un grand oiseau comme ça, dit-elle en écartant les mains l’une de l’autre, et non pas une petite femelle comme la plupart des femmes.

Elle se remit à rire, d’un rire cristallin.

— Pauvre Andrew, tu m’as toujours connue prisonnière, malade ou enfermée à la maison, et tu dois me prendre pour une fragile princesse de conte de fées. Mais je suis une fille de la campagne, et très vigoureuse. Quand j’étais petite, je montais aussi bien que mon frère Coryn. Et même maintenant, je crois que ma jument peut te battre à la course jusqu’à cette clôture !

Elle fit claquer sa langue, et son cheval partit comme un trait. Andrew piqua des deux et se lança à sa poursuite, le cœur serré – elle n’avait plus l’habitude de monter, elle risquait de tomber d’une seconde à l’autre – mais elle faisait corps avec sa monture. Quand elle arriva devant la barrière, au lieu de retenir son cheval, elle lui lâcha la bride et le fit sauter par-dessus, en poussant un cri de joie. Andrew les rejoignit, elle mit son cheval au pas, et ils continuèrent plus lentement, côte à côte.

C’était peut-être pour ça qu’il était amoureux d’elle, se dit Andrew. Chaque fois qu’il était avec Callista, c’était comme la première fois. Tout était nouveau et surprenant. Mais cette pensée réveilla ses remords. Au bout de quelques minutes, elle remarqua son silence et, se tournant vers lui, posa sa petite main gantée sur la sienne.

— Qu’y a-t-il, cher mari ?

— J’ai quelque chose à te dire, Callista, dit-il tout de go. Tu sais qu’Ellemir est de nouveau enceinte ?

Un sourire radieux illumina son visage.

— Je suis si contente pour elle ! Elle a été très courageuse, mais maintenant, elle sera obligée de mettre fin à son deuil.