Sa femme et lui étaient parfaitement satisfaits d’être allongés dans l’herbe côte à côte, habillés tous les deux, sans faire plus que s’embrasser comme des adolescents… C’était à la fois ridicule et délicieux.
Sur Ténébreuse, le mot le plus poli pour parler du sexe était accandir, qui signifiait simplement être allongés l’un près de l’autre, et était si anodin qu’on pouvait l’employer en présence de jeunes enfants. Eh bien, pensa-t-il, de nouveau frémissant d’allégresse, c’était cela qu’ils faisaient. Il ne sut jamais combien de temps ils restèrent ainsi dans l’herbe, à s’embrasser et à se caresser doucement, tandis qu’il jouait avec les mèches de ses cheveux dénoués ou observait la lumière glisser sur son visage.
Des heures plus tard, sans doute – le soleil commençait à descendre dans le ciel – un nuage passa sur le soleil et le vent se leva, soufflant les cheveux de Callista dans son visage. Andrew, battant des paupières, s’assit et la regarda. Elle était soulevée sur un coude, le col de sa tunique ouvert, de l’herbe et des fleurs dans les cheveux. La température se rafraîchit soudain, et Callista considéra le ciel avec regret.
— Il faut partir, si nous voulons éviter la pluie. Regarde les nuages.
À contrecœur, elle relaça sa tunique, enleva les herbes et les fleurs de ses cheveux qu’elle tressa rapidement.
— Juste assez pour être décente, dit-elle en riant. Je ne veux pas avoir l’air d’avoir batifolé dans les champs, même si c’est avec mon mari.
Il rit, ramassant son sac de fleurs et l’attachant au pommeau de sa selle. Que leur était-il arrivé ? Le soleil, le pollen, c’était ça ? Il s’apprêtait à la mettre en selle quand elle lui mit les bras autour du cou.
— Andrew, je t’en prie, dit-elle, regardant le champ, les arbres sous lesquels ils étaient abrités.
Il comprit sa pensée ; inutile de la formuler en paroles.
— Je veux… je veux être toute à toi.
Il resserra ses mains sur sa taille, mais ne bougea pas.
— Non, ma chérie, c’est trop dangereux, dit-il gentiment.
Il avait l’impression que tout se passerait bien, mais il n’en était pas sûr. Si les canaux se bloquaient encore… Il ne pourrait pas supporter de la voir souffrir ainsi. Pas une nouvelle fois.
Déçue, elle poussa un profond soupir, mais accepta sa décision. Elle leva sur lui des yeux remplis de larmes, mais elle souriait. Je vais assombrir cette merveilleuse journée en en demandant davantage, comme un enfant insatiable.
Il l’enveloppa de sa cape de cheval, car un vent fort soufflait des hauteurs et il faisait froid. En la soulevant pour la mettre en selle, il vit dans le champ que les fleurs bleues avaient perdu l’éclat doré de leur pollen. Le ciel s’était couvert et une pluie fine commençait à tomber. Il mit Callista en selle, et montant à son tour, il vit que, de l’autre côté de la vallée, les chevaux se rassemblaient d’eux-mêmes, s’agitaient, à la recherche d’un abri.
Le retour fut silencieux. Andrew était abattu, découragé. Il avait l’impression d’avoir fait une sottise. Il aurait dû profiter de l’abandon de Callista, de la disparition soudaine de sa peur. Quelle stupide prudence l’avait fait hésiter ?
Après tout, si c’était la réaction de Callista à son désir qui provoquait la surcharge des canaux, ils devaient être aussi bloqués que s’il l’avait possédée. Comme elle le souhaitait ! Quel idiot je suis, se dit-il, quel imbécile !
Callista gardait le silence, elle aussi, le regardant de temps en temps avec une expression de frayeur et de remords indicibles. Il perçut sa peur, qui effaça toute leur joie.
Je suis heureuse d’avoir de nouveau éprouvé ce que c’est que de le désirer, d’avoir répondu à son amour… mais j’ai peur. Et il sentait cette frayeur paralysante, au souvenir de la souffrance endurée quand elle avait réagi à sa tendresse. Je ne pourrais plus supporter tant de douleur. Pas même avec du kirian. Et ce serait terrible aussi pour Damon. Miséricordieuse Avarra, qu’ai-je fait ?
Ils arrivèrent à Armida sous une pluie battante. Andrew souleva Callista pour la mettre à terre, consterné de la sentir se raidir à son contact. Ça recommençait ? Il embrassa son visage trempé sous son capuchon. Elle ne chercha pas à l’esquiver, mais ne lui rendit pas son baiser. Perplexe, mais essayant de la comprendre – elle avait peur, la pauvrette, et qui pouvait l’en blâmer après les épreuves qu’elle avait subies ? – il la porta dans ses bras jusqu’en haut du perron avant de la poser sur ses pieds.
— Va te sécher, ma précieuse. Ne m’attends pas. Il faut que je m’occupe des chevaux.
Callista entra lentement et à regret. Sa gaieté s’était évanouie, remplacée par la fatigue et l’appréhension. L’interdit frappant le kireseth brut était l’un des plus stricts d’Arilinn. Bien qu’elle ne fût plus liée par ces lois, elle se sentait coupable et honteuse. Même quand elle s’était rendu compte que les fleurs l’affectaient, elle était demeurée pour jouir de leur effet, sans chercher à s’en écarter. Et sous ses remords, la peur la rongeait. Elle ne ressentait aucune surcharge des canaux – en fait, elle s’était rarement sentie aussi bien – mais sachant ce qu’elle savait d’elle-même, elle était en proie à une peur mortelle.
Elle partit à la recherche de Damon, et dès qu’il la vit, il comprit immédiatement ce qui s’était passé.
— Tu as respiré du kireseth, Callista ? Raconte.
Balbutiante, honteuse, effrayée, elle parvint à raconter une partie de ce qui s’était passé. Damon, écoutant ses aveux hésitants, pensa qu’elle parlait comme une prostituée repentie, et non comme une épouse qui avait passé la journée en toute innocence avec son mari. Mais il était troublé. Après les événements de l’hiver, Andrew ne l’aurait jamais approchée ainsi sans y être invité. Le kireseth avait effectivement la réputation de supprimer les inhibitions. Mais quelle qu’en soit la cause, ses canaux devaient maintenant être en surcharge, bloqués par deux réactions conflictuelles.
— Eh bien, voyons les dégâts.
Après l’avoir brièvement monitorée, il n’y comprit plus rien.
— Tu es sûre, Callista ? Tes canaux sont ceux d’une Gardienne. Qu’est-ce que cette plaisanterie ?
— Une plaisanterie ? Que veux-tu dire ? C’est arrivé exactement comme je te l’ai raconté.
— Mais c’est impossible, dit Damon. Tu ne pouvais pas réagir ainsi. Sinon, tes canaux seraient surchargés et tu serais très malade. Que ressens-tu en ce moment ?
— Rien, dit-elle, lasse, abattue. Je ne sens rien, rien, rien !
Un instant, il craignit qu’elle n’éclatât en sanglots. Elle reprit, d’une voix étranglée par les larmes :
— C’est parti, comme un rêve, et j’ai enfreint les lois de la Tour. Je suis hors la loi pour rien.
Damon ne savait que penser. Un rêve compensatoire pour les privations de sa vie ? Après tout, le kireseth était une drogue hallucinogène. Il tendit les mains vers elle. Automatiquement, elle eut un mouvement de recul, qui confirma son hypothèse : elle et Andrew n’avaient partagé qu’une illusion.
Plus tard, il questionna Andrew, plus à fond et plus spécifiquement, discutant les réactions physiques en cause. Sur la défensive, Andrew reconnut volontiers qu’il aurait été responsable s’il était arrivé malheur à Callista. Par les enfers de Zandru, se dit Damon, quel gâchis ! Andrew se reprochait déjà de désirer Callista alors qu’elle ne pouvait pas répondre à son amour, et maintenant, il fallait le priver de cette illusion. Posant la main sur l’épaule de son ami, il dit :