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D’après Damon, Thendara n’était qu’à une journée de voyage, pour un homme seul, monté sur un cheval rapide, et par beau temps. Mais une troupe nombreuse, avec bagages et serviteurs, accompagnée d’une femme enceinte et d’un infirme tous deux transportés en litière, mettrait au moins quatre ou cinq jours. La plupart des préparatifs incombèrent à Andrew, et il était bien fatigué mais satisfait quand le groupe passa les grilles. Dom Esteban avait pris place dans une litière portée par deux chevaux ; une autre était prête pour Ellemir quand elle serait fatiguée de monter, mais, pour le moment, elle chevauchait au côté de Damon, les yeux rouges et gonflés de larmes. Andrew, se rappelant comme Domenic avait taquiné Ellemir à la noce, fut pris d’une profonde tristesse ; il avait eu si peu de temps pour connaître ce joyeux frère qui l’avait si rapidement accepté.

Suivait un long cortège d’animaux de bât, de serviteurs montés sur des bêtes à andouillers, et qui avaient le pied plus sûr que bien des chevaux sur les sentiers de montagne. Une demi-douzaine de Gardes fermaient la marche, pour les protéger des dangers de cette région montagneuse. Callista, grande, solennelle et pâle dans sa cape noire de voyage, semblait appartenir à un autre monde. Devant son visage hanté sous son capuchon noir, Andrew avait du mal à croire que c’était la même femme qui riait au milieu des fleurs. Cela ne remontait-il qu’à la veille ?

Pourtant, malgré la mortelle solennité de sa tenue de deuil et de son visage livide, c’était la même femme rieuse qui avait reçu et rendu ses baisers avec tant de passion. Un jour – bientôt, bientôt, se jura-t-il farouchement ! – il la libérerait et l’aurait toute à lui, toujours. Sous son regard, elle releva la tête et lui adressa un pâle sourire.

Le voyage dura quatre longs jours, froids et épuisants. Le deuxième jour, Ellemir se mit dans sa litière, et ne la quitta plus. Arrivée au col dominant la ville, elle insista pourtant pour se remettre en selle.

— La litière nous secoue, moi et le bébé, bien davantage que le pas de Shirina, dit-elle avec humeur. Je ne veux pas entrer dans Thendara, portée en litière comme une princesse ou une infirme. Tout le monde doit savoir que mon enfant est vigoureux !

Ferrika consultée déclara que le confort d’Ellemir passait avant tout, et que si elle se sentait mieux en selle, elle devait continuer à cheval.

Andrew n’avait jamais vu le Château Comyn, sauf à distance, de la Zone Terrienne. Immense, il dominait la cité de toute sa masse imposante, et Callista lui dit qu’il se trouvait déjà là avant les Ages du Chaos, et qu’aucune main humaine n’avait participé à sa construction. Les pierres avaient été mises en place par les cercles des Tours, travaillant en commun à transformer les forces.

L’intérieur était un véritable labyrinthe de couloirs interminables. Leurs chambres – réservées aux Alton lors de la saison du Conseil depuis des temps immémoriaux, lui dit Callista – étaient presque aussi grandes que leurs appartements d’Armida.

À part leur suite, le château semblait désert.

— Mais le Seigneur Hastur est là, dit Callista. Il passe à Thendara la plus grande partie de l’année, et son fils Davan l’aide à commander la Garde. Je suppose qu’il va convoquer le Conseil au sujet de la succession Alton. Il y a toujours des problèmes, et Valdir est si jeune.

Comme on transportait Dom Esteban dans le grand hall de la suite Alton, un garçon d’une douzaine d’années au visage vif et intelligent, et aux cheveux d’un roux si sombre qu’ils en paraissaient presque noirs, s’avança à sa rencontre.

— Valdir !

Dom Esteban lui tendit les bras et l’enfant s’agenouilla à ses pieds.

— Tu es bien jeune, mon enfant, mais il va falloir te conduire en homme !

L’enfant se releva, et il le serra contre lui.

— Sais-tu où est la dépouille de ton…

Il s’interrompit, incapable de terminer.

— Ses restes sont à la chapelle, mon Père, dit le jeune Valdir, et son écuyer est près de lui. Je ne savais pas ce que je devais faire, mais…

Il fit un geste, et Dezi s’avança, d’un pas hésitant.

— … mais mon frère Dezi m’a beaucoup aidé depuis mon retour de Nevarsin.

Damon pensa peu charitablement qu’après la mort de son premier protecteur, Dezi n’avait pas perdu de temps à s’insinuer dans les bonnes grâces du nouvel héritier. Près du frêle Valdir, Dezi, avec ses cheveux d’un roux flamboyant et son visage parsemé de taches de rousseur ressemblait beaucoup plus à son père que le fils légitime. Dom Esteban embrassa Dezi en pleurant.

— Mon cher, cher enfant…

Damon se demanda comment on pourrait priver l’infirme de son seul autre fils survivant, priver Valdir de son seul frère. Nu est le dos sans frère, disait le proverbe, et c’était vrai. D’ailleurs, sans sa matrice, Dezi était inoffensif.

Valdir vint embrasser Ellemir.

— Je vois que tu as fini par épouser Damon, comme je le pensais.

Mais, timide, il n’osa approcher de Callista. Elle lui tendit les bras, expliquant à Andrew :

— Je suis partie à la Tour quand Valdir était encore tout bébé ; je ne l’ai vu que quelques fois depuis, et jamais depuis sa petite enfance. Je suis sûre que tu m’as oubliée, mon frère.

— Pas tout à fait, dit l’enfant levant les yeux sur sa sœur. Je me rappelle une chose. Nous étions dans une pièce aux couleurs d’arc-en-ciel. Je devais être tout petit. Je suis tombé et je me suis fait mal à la jambe, alors, tu m’as pris sur tes genoux et tu m’as chanté des comptines. Tu portais une robe blanche avec quelque chose de bleu.

Elle sourit.

— Je me souviens maintenant. C’est quand on t’a présenté à la Chambre de Cristal, comme tout fils Comyn doit l’être, pour s’assurer qu’il n’a aucun défaut ou difformité cachés lorsqu’il se mariera. Je n’étais que monitrice, alors. Mais tu n’avais pas cinq ans. Je m’étonne que tu te souviennes du voile bleu. Je te présente Andrew, mon mari.

L’enfant s’inclina courtoisement devant Andrew, sans lui tendre la main, et revint se placer au côté de Dezi. Andrew salua froidement Dezi, et Damon lui donna l’accolade de parent, espérant que ce contact dissiperait les soupçons qu’il continuait à entretenir.

Mais Dezi avait soigneusement barricadé ses pensées. Damon ne put rien lire dans son esprit, et finit par s’exhorter à la justice. La dernière fois qu’ils s’étaient vus, il avait torturé Dezi, avait failli le tuer ; comment aurait-il pu accueillir Damon avec amitié ?

On emmena Dom Esteban dans son appartement. Il regarda Dezi d’un air suppliant, et le jeune homme suivit son père. Quand ils furent sortis, Andrew dit en faisant la grimace :

— Je pensais que nous étions débarrassés de lui ! Enfin, si sa présence réconforte notre père, que pouvons-nous y faire ?

Ce ne serait pas la première fois qu’un bâtard, mauvais sujet dans sa jeunesse, deviendrait le bâton de vieillesse d’un père ayant perdu tous ses autres enfants, se dit Damon. Il espérait qu’il en serait ainsi, pour le bien de Dom Esteban et pour celui de Dezi.