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Valdir, en qualité de parent le plus proche, s’avança le premier au bord de la tombe et parla d’une voix hésitante, aiguë et enfantine :

— Quand j’avais cinq ans, mon frère Domenic me souleva de terre pour m’asseoir sur mon poney, et dit que je devrais avoir un vrai cheval d’homme. Alors, il m’emmena aux écuries et aida le coridom à me choisir une monture docile. Que ce souvenir allège notre affliction.

Il recula d’un pas, et Valentine Aillard prit sa place.

— Au cours de ma première année à Nevarsin, je me sentais seul et misérable, comme tous les autres, mais encore davantage, car je n’avais plus ni père ni mère, et ma sœur était élevée au loin. Domenic était venu rendre visite à Valdir. Il m’a emmené en ville et m’a acheté des bonbons et des cadeaux, pour que j’aie ce qu’ont tous les autres après la visite d’un parent. Et à la fête du Solstice d’Hiver, quand il envoya des présents à Valdir, il m’en envoya aussi. Que ce souvenir allège notre affliction.

Un par un, tous les membres du cortège funéraire s’avancèrent, payant leur tribut au mort par le récit d’un souvenir agréable. Quand vint son tour, Cathal Lindir se tut, ravalant ses sanglots, et balbutia enfin :

— Nous étions bredin. Je l’aimais.

Puis il recula et se cacha dans la foule, incapable de prononcer les paroles rituelles.

Callista, prenant sa place devant la tombe, dit :

— C’était le seul de ma famille pour qui je n’étais pas une… une personne à part et étrange. Même quand j’étais à Arilinn et que mes autres parents me traitaient en étrangère, Domenic est toujours resté le même envers moi. Que ce souvenir allège notre affliction.

Elle regrettait qu’Ellemir ne fût pas là, pour entendre les éloges décernés à son frère préféré. Mais Ellemir avait choisi de rester près de leur père. On ne pouvait plus rien pour Domenic, avait-elle dit, mais son père avait besoin d’elle.

À son tour, Andrew s’avança au bord de la fosse.

— Je suis arrivé à Armida, seul et étranger. Il voulut être témoin de mon mariage, car je n’avais aucun parent près de moi.

Le cœur serré, il termina par la formule rituelle : « Que ce souvenir allège notre affliction », regrettant de n’avoir pas mieux connu son jeune beau-frère.

Tous les Seigneurs et Dames Comyn payèrent leur tribut au mort par le récit de quelque petite gentillesse, de quelque rencontre agréable. Lorenz Ridenow, malgré ses intrigues pour faire retirer son commandement à Domenic, trop jeune à son gré, loua sa modestie et sa compétence. Danvan Hastur – jeune homme trapu aux cheveux blond cendré et aux yeux gris –, maître des cadets de la Garde, raconta l’intercession du jeune commandant en faveur de la victime d’une farce cruelle. Damon, lui-même maître des cadets à l’époque où Domenic y était entré à l’âge de quatorze ans, témoigna qu’en dépit de ses niches et de ses espiègleries, Domenic n’avait jamais fait une plaisanterie méchante ou une farce cruelle. Etreint d’une profonde affliction, Andrew réalisa que le jeune mort laisserait un grand vide. Valdir aurait du mal à remplir la place d’un frère si universellement aimé et respecté.

Sur le chemin du retour, le brouillard se leva. Du haut du col dominant Thendara, Andrew contempla, de l’autre côté de la vallée, les bâtiments qui commençaient à s’élever à l’intérieur des murs de la Zone Terrienne. Le bourdonnement des engins de construction parvenait jusqu’à lui. Autrefois, il s’appelait Andrew Carr, et résidait dans un complexe semblable, sous une lumière jaune qui effaçait la couleur du soleil local, sans se soucier de ce qu’il y avait au-delà. Aujourd’hui, il regardait avec indifférence les lointaines silhouettes des astronefs, et les squelettes des gratte-ciel en construction. Tout cela ne le concernait plus.

Se retournant, il vit que Lorill Hastur le regardait. Lorill Hastur était Régent du Conseil Comyn, et Callista lui avait expliqué qu’il était plus puissant que le roi, homme d’un certain âge, grand, majestueux, aux cheveux roux sombre grisonnant aux tempes. Il rencontra le regard d’Andrew et le soutint un instant. Le Terrien, sachant que Lorill était un puissant télépathe, détourna vivement la tête. C’était stupide – si le seigneur Hastur voulait lire dans son esprit, il n’avait pas besoin de le regarder dans les yeux ! Et maintenant, il connaissait suffisamment la courtoisie des télépathes pour savoir que Lorill ne le sonderait pas impromptu sans bonnes raisons. Quand même, il se sentit mal à l’aise, sachant qu’il était, en quelque sorte, un intrus. Personne ne savait qu’il était Terrien. Mais il essaya de prendre l’air indifférent, tandis qu’il écoutait Callista qui lui montrait les bannières des Domaines.

— Le sapin argent sur la bannière bleue, c’est Hastur, naturellement. Tu l’as vue quand Léonie est venue à Armida. Et voici la bannière Ridenow, vert et or, à l’endroit où se trouve Lorenz. Damon a droit à un porte-étendard, mais il se soucie peu de ce privilège. Les plumes rouges et grises, c’est la bannière des Aillard, et l’arbre et la couronne argentés appartiennent aux Elhalyn. Ils faisaient partie autrefois du clan des Hastur.

Le Prince Duvic, venu honorer l’héritier des Alton, avait l’air moins royal que Lorill Hastur, ou même que le jeune Danvan. C’était un jeune homme à l’air gâté et dissolu, et à l’élégance affectée dans ses somptueuses fourrures.

— Et voici le vieux Dom Gabriel d’Ardais, et son épouse, Dame Rohana ; tu vois le faucon sur leur bannière ?

— Ça ne fait que six, en comptant Armida, dit Andrew. Quel est le septième Domaine ?

— Le Domaine d’Aldaran est exclu depuis longtemps. J’ai entendu donner toutes sortes de raisons à cette exclusion, mais je soupçonne qu’ils vivaient trop loin pour venir au Conseil chaque année, tout simplement. Le Château Aldaran se trouve dans les Hellers, et il est difficile de gouverner un peuple habitant une région si écartée que personne ne peut dire s’ils respectent ou non les lois. Certains disent que les Aldaran n’ont pas été exclus mais ont fait sécession de leur libre volonté. Chacun te donnera une raison différente expliquant pourquoi Aldaran n’est plus le septième Domaine. Je suppose qu’un jour, l’un des plus grands Domaines sera partagé en deux, et qu’ainsi ils redeviendront sept. C’est ce qu’ont fait les Hastur quand la lignée des Elhalyn s’est éteinte. D’ailleurs, nous sommes tous apparentés, et bien des petits nobles ont du sang Comyn. Papa parlait autrefois de marier Ellemir à Cathal…

Elle se tut, et Andrew soupira, pensant aux implications de ces paroles. Son mariage l’avait fait entrer dans une caste souveraine. L’enfant que portait Ellemir et tous les enfants qu’aurait Callista hériteraient d’une terrible responsabilité.

Et j’ai commencé ma vie dans un hara d’Arizona !

Il fut tout aussi impressionné, plus tard le même jour, quand le Conseil Comyn se rassembla dans ce que Callista appelait la Chambre de Cristal : haute salle aménagée dans une tourelle, et construite en pierres translucides taillées en forme de prismes scintillant sous la lumière du soleil, de sorte qu’on avait l’impression d’évoluer dans un arc-en-ciel. La salle était octogonale, et chaque Domaine se rangea avec sa bannière, sur les sièges disposés en gradins. Callista lui chuchota que tout membre d’une famille détenant des droits Comyn et connu pour posséder le laran avait le droit imprescriptible de paraître et de prendre la parole au Conseil. En qualité de Gardienne d’Arilinn, elle détenait ce droit, mais en avait rarement fait usage.

Léonie était là, avec les Hastur ; Andrew détourna les yeux à sa vue. Sans elle, Callista serait sa femme autrement que de nom, et ce serait peut-être Callista, non Ellemir, qui porterait son enfant.