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— Dans une société de télépathes, il devra vivre l’esprit barricadé jusqu’à la fin de ses jours, dit Callista d’une voix tremblante. Quel horrible destin !

— Moins horrible que la mort qu’il a infligée à Domenic ! dit Ellemir avec rage.

— C’est pire que vous ne le réalisez, dit Damon à voix basse. Maintenant qu’il connaît son pouvoir, croyez-vous que Valdir soit en sécurité ? Jusqu’à quand épargnera-t-il Valdir, qui reste seul maintenant entre lui et l’héritage des Alton ? Et quand il aura acquis l’oreille et la confiance totale de Dom Esteban, qui se dressera entre lui et la souveraineté du Domaine ?

Ellemir pâlit, portant la main à son ventre comme pour protéger son enfant.

— Je t’avais bien dit que tu aurais mieux fait de le tuer, dit-elle en pleurant.

Callista la regarda, consternée.

— Ce serait si simple ! Quelques fragiles vaisseaux sanguins à sectionner, et le fœtus saigne à mort, ses liens avec la vie tranchés !

— Non ! s’écria Ellemir.

— Pourquoi crois-tu que nous soyons si prudents dans la formation des moniteurs ? demanda Callista. Dans les Tours, les femmes prennent garde à ne pas tomber enceintes pendant leur cycle de travail, mais cela arrive quand même. Dezi a appris à monitorer – Miséricordieuse Avarra, c’est moi-même qui le lui ai enseigné ! Et une fois qu’on connaît les endroits vulnérables à éviter pour ne pas faire de mal à la mère et à l’enfant, on sait aussi où il faut frapper pour leur nuire !

— Je l’en croirais volontiers capable, dit Andrew, prenant la parole pour la première fois, mais je répugnerais à le condamner sans avoir davantage de preuves. Y a-t-il un moyen de prouver ce que vous avancez ?

Même si Dezi avait tué Domenic en lui prenant sa matrice pendant qu’il était blessé et sans connaissance, il n’avait qu’à la jeter ensuite pour effacer toute trace de son crime.

— Je crois que la faiblesse de Dezi pour la matrice sera sa perte, dit Damon, le visage sombre. Il aurait pu se débarrasser de la preuve, c’est vrai, mais je ne crois pas qu’il aura eu le cran de renoncer au pouvoir qu’elle lui confère. Aura-t-il eu le courage de résister à la tentation d’en posséder une de nouveau ? Tel que nous le connaissons, non. Et il pouvait modifier la pierre pour son usage, ce qui signifie qu’il existe un témoin à charge. Un témoin silencieux. Mais un témoin quand même.

— Parfait, dit Andrew, sarcastique. Nous n’avons plus qu’à aller le trouver, et lui demander de nous remettre la matrice avec laquelle il a tué Domenic.

Comme pour se rassurer, Damon referma la main sur sa pierre-étoile.

— S’il porte une matrice modifiée, les écrans des relais d’Arilinn et des autres Tours nous le diront.

— Parfait, répéta Andrew. Et à quelle distance se trouve Arilinn ? À dix jours de cheval ou plus ?

— C’est beaucoup plus simple, dit Callista. Il existe des écrans de relais ici, dans la Vieille Tour du Château Comyn. Autrefois, dit-on, les techniciens pouvaient se téléporter entre les Tours en utilisant les forces des grands écrans. Cela ne se fait plus guère. Mais il y a aussi des écrans moniteurs réglés sur ceux des autres Tours. N’importe quel mécanicien peut se brancher dessus et localiser une matrice enregistrée, n’importe où sur Ténébreuse.

Elle hésita et reprit :

— Moi, je ne peux pas… je suis relevée de mon serment.

Damon s’impatienta de cette technicité. Quelle perte pour les Tours, quelle perte pour Callista, mais quelle que fût actuellement la Gardienne de la Vieille Tour, Callista respecterait l’interdit, et on ne pouvait rien y faire.

— Qui est Gardienne de la Vieille Tour, Callista ? Je ne crois pas que Mère Ashara nous recevrait en ces circonstances.

— De mémoire d’homme, personne n’a vu Ashara en dehors de la Tour, dit Callista. Et même si elle en était parfois sortie autrefois, elle ne la quitterait plus maintenant, elle est si vieille. Je ne l’ai jamais vue moi-même, excepté sur les écrans, ni Léonie non plus, je crois. Mais la dernière fois que j’en ai entendu parler, Margwenn Elhalyn était sous-Gardienne. Elle nous dira ce que tu veux savoir, Damon.

— Margween était monitrice psi à Arilinn quand j’étais technicien du troisième grade, dit Damon. De là, on l’a envoyée à Hali. Je ne savais pas qu’elle était ici.

Techniciens, moniteurs et mécaniciens allaient de Tour en Tour, selon le besoin. Margween Elhalyn n’était pas exactement une amie, mais au moins, elle savait qui il était et cela lui éviterait de donner de longues explications.

Il n’était jamais entré dans la Vieille Tour du Château Comyn. Margween l’introduisit dans la salle des matrices, pleine d’écrans et de relais, et de machines dont l’existence même était tombée dans l’oubli depuis les Ages du Chaos. Damon, oubliant un instant la raison de sa présence, les observa avec une avide curiosité. Pourquoi avait-on abandonné peu à peu toute cette technologie, cette antique science de Ténébreuse ? Même à Arilinn, on ne lui avait pas parlé de ces appareils. Certes, on manquait de techniciens et de mécaniciens pour travailler dans les relais qui fournissaient les communications et produisaient l’énergie indispensable à certaines technologies, mais même si, en cette époque de facilité, les travailleurs des matrices répugnaient à sacrifier leur vie pour vivre derrière ces murs, certaines de ces technologies devaient pouvoir s’utiliser à l’extérieur !

Pensées étrangement hérétiques à entretenir au centre même de l’antique science. Si leurs ancêtres avaient interdit ces travaux en dehors des Tours, ils devaient avoir leurs raisons !

Margween Elhalyn était une mince blonde d’âge indéterminé, mais qui, pensa Damon, devait avoir quelques années de plus que lui. Elle affichait la réserve froide, presque hiératique, de toutes les Gardiennes.

— Mère Ashara ne pourra pas vous recevoir. Ces jours-ci, son esprit séjourne ailleurs la plus grande partie du temps. Que puis-je faire pour toi, Damon ?

Damon hésita, ne sachant comment expliquer ce qu’il voulait et répugnant à accuser Dezi sans preuves. Margween n’avait pas assisté au Conseil, quoiqu’elle en eût le droit. Beaucoup de techniciens ne s’intéressaient pas à la politique. Autrefois, Damon pensait lui aussi que son travail était bien au-dessus de ces viles considérations. Maintenant, il n’en était plus si sûr.

Il dit enfin :

— Il plane des incertitudes sur la localisation de certaines matrices aux mains du clan Alton. Elles ont été accordées légalement, mais on ne sait pas exactement où elles sont. Te souviens-tu de Dezi Leynier, qui a été admis pour quelques mois à Arilinn, il y a déjà plusieurs années ?

— Dezi ? dit-elle avec indifférence. Un bâtard du Seigneur Alton, n’est-ce pas ? Oui, je me rappelle. Il a été renvoyé pour indiscipline, paraît-il.

S’immobilisant devant l’écran moniteur, elle en contempla la surface translucide. Peu après, des lumières se mirent à clignoter dans ses profondeurs, et Damon, qui observait son visage sans chercher à sonder ses pensées, sut qu’elle était en rapport avec le relai d’Arilinn. Elle dit enfin :

— Il a renoncé à sa matrice, c’est évident. Elle est entre les mains d’une Gardienne ; pas inactivée, mais elle fonctionne à un niveau très bas.

Entre les mains d’une Gardienne. Damon, qui avait lui-même abaissé son niveau d’énergie et l’avait enfermée dans une boîte scellée et inviolable, comprit parfaitement.

Entre les mains d’une Gardienne. Mais n’importe quel technicien compétent pouvait faire un travail de Gardien. Pourquoi entourer cette activité de tabous, de rituels, de déférence superstitieuse ? Dissimulant ses pensées à Margween, il reprit :