— Au diable ton serment, dit Damon, la secouant pour la faire revenir à elle. Arrête, Callista ! Tu ne réalises donc pas que tu nous as sauvé la vie ?
Elle cessa de pleurer, mais son visage effrayant, zébré de sang et de larmes, était le masque même de l’horreur.
— Je suis parjure, je suis parjure.
— Nous sommes tous parjures, dit Damon. Il est trop tard pour y penser. Nom d’un chien, Callie, reviens à toi ! Il faut que j’aille voir si cette canaille est aussi parvenue à tuer votre père. Et Ellemir…
Il ne put continuer. Le choc ramena Callista à la docilité et elle s’approcha vivement d’Ellemir, inanimée dans son fauteuil.
Elle releva bientôt la tête.
— Je ne crois pas que l’enfant ait souffert. Va, Damon, va voir si notre père n’a rien.
Damon se dirigea vers les autres pièces de la suite, sachant déjà que la mort de Dom Esteban était très proche et qu’elle avait même servi de bouclier à l’infirme, lui évitant d’avoir conscience du combat mortel qui avait opposé Damon à Dezi. Mais il avait besoin d’être seul un moment, pour assimiler les récents événements.
Sans réfléchir, il s’était opposé à une Gardienne, à une Alton, il avait agi, machinalement, pour la tirer de sa crise d’hystérie, et il avait assumé toute la responsabilité.
C’est moi qui suis notre Gardien à tous les quatre. Quoi qu’il arrive, c’est moi qui suis responsable.
D’ici peu, il le savait, il serait convoqué pour rendre compte de ses actes. Tous les télépathes de Dalereuth aux Hellers devaient avoir été témoins de cette mort.
Et il les avait déjà prévenus de ce qu’il faisait lorsque avec Andrew et Dezi, il avait érigé dans le surmonde un abri, pour pouvoir soigner les paysans aux pieds gelés. De nouveau, il s’affligea de la mort tragique du jeune homme. Aldones, Seigneur de la Lumière… Dezi, Dezi, quelle perte, quelle perte tragique de dons exceptionnels…
Mais son affliction finit par faire place à la conscience de ce qu’il avait fait, de ce qu’il était devenu.
Exilé d’Arilinn il avait érigé sa propre Tour. Et Varzil l’avait salué du titre de tenerézu. Gardien. Il était Gardien. Gardien d’une Tour interdite.
20
Damon savait qu’il n’attendrait pas longtemps, et il ne s’était pas trompé.
Ellemir s’était calmée. Assise dans le fauteuil où Andrew l’avait installée, elle continuait à gémir faiblement, encore sous le choc. Ferrika, convoquée en hâte, la considéra avec consternation.
— Je ne sais pas ce que vous avez fait, Dame Ellemir, mais si vous ne voulez pas perdre ce bébé comme l’autre, vous feriez bien de vous mettre au lit et d’y rester.
Elle se mit à passer doucement les mains sur le corps d’Ellemir, sans la toucher, à la grande surprise de Damon, laissant un ou deux pouces entre ses doigts et le corps de la jeune femme.
— Le bébé n’a pas souffert, dit-elle enfin, fronçant les sourcils. En fait, vous vous portez moins bien que lui. Je vais vous faire monter un repas chaud, vous mangerez puis vous vous…
Elle s’interrompit, considérant ses mains avec stupéfaction.
— Au nom de la Déesse, que fais-je ?
Callista, revenue au sens de ses responsabilités, lui répondit :
— Ne t’inquiète pas, Ferrika. Ton instinct est sûr. Ce n’est pas étonnant, tu vis depuis si longtemps avec nous. Si tu avais des traces de laran, il a dû s’éveiller. Plus tard, je t’enseignerai à t’en servir avec précision. Sur une femme enceinte, c’est assez délicat.
Ferrika battit des paupières, la regarda, l’air désorienté, et vit pour la première fois les longues estafilades sur son visage.
— Je ne suis pas une leronis.
— Moi non plus maintenant, dit gentiment Callista, mais j’ai reçu l’enseignement, et tu le recevras aussi. C’est une connaissance des plus utiles pour une sage-femme. Je suis sûre que tu as plus de laran que tu ne crois. Viens, emmenons Ellemir dans sa chambre. Elle doit se reposer, et, ajouta-t-elle, portant les mains à son visage, il faut aussi que je me soigne. Quand tu feras monter à manger pour Ellemir, Damon, demande aussi quelque chose pour moi. Je meurs de faim.
Damon les suivit des yeux. Il se doutait depuis longtemps que Ferrika avait un peu de laran, et il se félicitait que Callista eût proposé de l’instruire.
Il n’y avait aucune raison qu’une personne possédant le laran ne reçût pas l’instruction lui permettant de s’en servir. On procédait ainsi depuis les Ages du Chaos, mais ce n’était pas une raison pour continuer jusqu’à la Dernière Nuit de Ténébreuse ! Andrew était Terrien, et cela ne l’avait pas empêché de s’intégrer parfaitement à leur groupe. Ferrika, elle, était née sur le Domaine d’Alton, mais elle était roturière et, pire, Amazone Libre. Pourtant, elle possédait le laran, et c’était là l’essentiel.
Le sang Comyn ? Voyez le beau résultat sur Dezi !
Affamé après la terrible bataille, il fit monter de quoi se restaurer, et se mit à manger avidement, sans se soucier de ce qu’il avalait, regardant Andrew faire de même. Ils ne parlèrent pas de Dezi. Il faudrait bien avouer un jour à Dom Esteban que son bâtard chéri était mort en punition de ses crimes. Mais sans entrer dans les détails de cette fin horrible.
Andrew mangeait machinalement, affamé et épuisé après le travail sur la matrice. Mais alors même que son corps reconstituait ses forces, son esprit restait abattu. Il repensait à Callista ; il revoyait Damon la secouer, l’empêcher de se mutiler. Au souvenir de son visage ensanglanté, le cœur lui manquait.
Il avait laissé Damon s’occuper d’elle, et n’avait pensé qu’à Ellemir, qui portait son enfant. Il avait touché Callista pour la secourir, et elle l’avait projeté à travers la pièce. Damon l’avait empoignée comme un homme des cavernes, et elle s’était calmée immédiatement. Il se demanda avec désespoir s’ils s’étaient tous les deux trompés de femme en se mariant.
Après tout, se disait-il, ressassant lamentablement les mêmes pensées, ils avaient tous les deux été formés à la Tour, c’étaient tous deux de puissants télépathes, et ils se comprenaient. Elli et lui se situaient à un niveau différent ; c’étaient des gens ordinaires, qui ne possédaient pas leurs connaissances. Conscient de son infériorité, il regarda Damon avec rancœur.
Celui-ci avait tué un homme le matin même, lui infligeant une fin horrible. Et il mangeait tranquillement, comme si de rien n’était !
Damon, conscient du ressentiment d’Andrew, n’essaya pourtant pas de suivre ses pensées. Il savait et acceptait qu’à certains moments, qui surviendraient peut-être jusqu’à la fin de leur vie, et pour des raisons qu’il ne comprenait pas, Andrew se détachait brusquement d’eux, et, cessant d’être le frère bien-aimé, redevenait l’étranger désespérément aliéné. C’était le prix à payer pour cette amitié fraternelle entre deux hommes issus de mondes conflictuels, de deux sociétés radicalement différentes. Il en serait peut-être toujours ainsi. Il avait essayé de réduire la distance qui les séparait, toujours avec des résultats catastrophiques. Le mieux à faire, se disait-il tristement, c’était de laisser les choses suivre leur cours.
La porte se rouvrit, et Damon releva la tête avec une irritation qu’il maîtrisa immédiatement. Après tout, les domestiques devaient faire leur service.
— Tu veux desservir ? Un instant… Andrew, tu as fini ?