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Sheemie posa immédiatement son assiette par terre, vint à Roland et lui tendit le poing.

— Aïle, Roland, Will Dearborn-qui-fut.

Roland lui rendit ses salutations, puis se tourna vers Jake. Le garçon lui adressa un regard incertain. Sur un signe de tête de Roland, il s’approcha cependant. Jake et Sheemie se tenaient à présent face à face, Roland accroupi entre eux, ne regardant aucun des deux en particulier, à présent qu’ils étaient réunis.

Jake porta le poing à son front.

Sheemie lui rendit la pareille.

Jake baissa les yeux vers Roland et demanda :

— Que veux-tu ?

Roland ne répondit pas, il se contenta de regarder sereinement vers l’entrée de la grotte, comme s’il y avait dans ces ténèbres apparemment infinies quelque chose qui attirait son attention. Et Jake comprit ce qu’il voulait, aussi sûrement que s’il avait eu recours au shining sur l’esprit de Roland pour le découvrir (ce qu’il n’avait pas fait, assurément). Ils étaient arrivés à un carrefour. C’est Jake qui avait suggéré que c’était à Sheemie de leur dire quelle bifurcation choisir. Sur le coup, ça lui avait paru une très bonne idée — allez savoir pourquoi. Maintenant, en regardant attentivement ce visage fervent, pas très futé, et ces yeux injectés de sang, Jake se posait deux questions : qu’est-ce qui avait bien pu lui prendre de suggérer ce genre de choses, et pourquoi personne (Eddie, par exemple, qui gardait plutôt la tête sur les épaules, malgré tout ce qu’ils avaient traversé) ne lui avait dit, gentiment mais fermement, que remettre leur avenir entre les mains de Sheemie Ruiz était une idée stupide. Carrément barjo, comme auraient dit ses anciens codétenus de l’École Piper. Et voilà que Roland, qui croyait que, même dans l’ombre de la mort, il y avait encore des leçons à apprendre, voulait que Jake pose la question qu’il avait soulevée comme un grand, et dont la réponse révélerait de manière flagrante quel écervelé superstitieux il était devenu. Mais après tout, pourquoi ne pas la poser, cette question ? Et même si ça revenait à tirer à pile ou face, quel mal y avait-il à ça ? Jake était arrivé, au bout d’une vie courte mais indéniablement intéressante, à un endroit où on croisait des portes magiques, des majordomes mécaniques, des télépathes (ce qu’il était un peu lui-même, du moins dans une certaine mesure), des vampires et des araignées géantes. Alors, pourquoi ne pas laisser Sheemie décider ? Il fallait qu’ils choisissent un chemin, après tout, et ils avaient traversé trop de trucs abracadabrants pour s’inquiéter d’une broutille pareille, passer pour un idiot devant ses compagnons. De plus, se dit-il, si je ne suis pas entouré d’amis, ici, je ne le serai jamais.

— Sheemie, dit-il.

Planter le regard dans ces yeux avait quelque chose d’horrible, mais il se força à le faire.

— Nous poursuivons une quête. Ce qui signifie que nous avons une tâche à accomplir. Nous…

— Vous devez sauver la Tour Sombre, termina Sheemie. Et mon vieil ami devra y entrer, et monter jusqu’au sommet, et voir ce qu’il y aura à voir. Il y aura peut-être une renaissance, ou peut-être la mort, ou encore les deux. Autrefois il était Will Dearborn, si fait. Pour moi, il était Will Dearborn.

Jake lança un regard à Roland, toujours accroupi, regardant vers l’extérieur. Mais Jake constata que son visage était devenu pâle et avait pris un air étrange.

L’un des doigts de Roland se mit à décrire son moulinet impatient.

— Oui, nous sommes censés sauver la Tour Sombre, acquiesça Jake.

Et il crut comprendre en partie le désir violent de Roland de la voir et d’y pénétrer, même si ça devait le tuer. Qu’y avait-il, au centre de l’univers ? Quel homme (ou quel garçon) pouvait ne pas se poser la question, une fois qu’elle était formulée, et ne pas vouloir voir ?

Même si regarder devait le rendre fou ?

— Mais pour faire ça, nous avons deux tâches à accomplir. L’une implique de revenir dans notre monde pour sauver un homme. Un écrivain qui raconte notre histoire. L’autre tâche est celle dont nous parlons. Libérer les Briseurs.

L’honnêteté le poussa à ajouter :

— Ou les arrêter, du moins. Tu comprends ?

Mais cette fois-ci, Sheemie ne répondit pas. Il regardait dans la même direction que Roland, vers les ténèbres. Il avait le visage de quelqu’un sous hypnose. Ce spectacle mit Jake mal à l’aise, mais il s’exhorta à tenir bon. Maintenant qu’il en était arrivé là, quel autre choix avait-il que de poursuivre ?

— La question que nous nous posons, c’est de savoir par quoi il nous faut commencer. On pourrait dire que sauver l’écrivain a l’air plus facile, car on ne rencontrerait pas d’obstacle… pour autant qu’on sache, du moins… mais il y a une chance pour que… eh bien…

Jake ne voulut pas ajouter une chance que la téléportation te tue, aussi se retrouva-t-il piégé dans un silence malaisé.

Pendant un moment il crut que Sheemie n’allait pas répondre, leur laissant la responsabilité de décider s’il fallait retenter le coup ou non, mais c’est alors que l’ancien garçon d’auberge prit la parole. Ce faisant, il ne regarda aucun d’eux, se contentant de scruter les ténèbres au-delà de l’entrée de la grotte, dans le dim de Tonnefoudre.

— J’ai fait un rêve, la nuit dernière, pour sûr, répondit Sheemie de Mejis, dont la vie avait été autrefois sauvée par trois jeunes pistoleros de Gilead. J’ai rêvé que j’étais de retour au Repos des Voyageurs, sauf que Coraline n’était pas là, ni Stanley, ni Pettie, ni Sheb — celui qui jouait du piano. Y avait que moi, et je nettoyais par terre à la serpillière, en chantant Amour insouciant. Et puis les portes à battants se sont mises à crier, ce drôle de bruit qu’elles font, vous savez…

Jake vit que Roland hochait la tête, un sourire s’attardant discrètement sur ses lèvres.

— J’ai levé les yeux, reprit Sheemie, et alors un garçon est entré.

Son regard glissa sur Jake puis revint sur l’entrée de la grotte.

— Il vous ressemblait, jeune sai, ça oui, comme si vous étiez duox. Il avait le visage couvert de sang, il avait perdu un œil, ça ruinait tout, et il marchait en boitant. Il avait l’air d’un revenant, pour sûr, et il m’a fait une peur bleue, et ça m’a fait de la peine, aussi, de le voir comme ça. J’ai continué à nettoyer, en me disant que si je faisais ça, il ne me remarquerait peut-être pas, et qu’il s’en irait.

Jake se rendit compte qu’il connaissait cette histoire. Avait-il assisté à la scène ? Avait-il été ce garçon ensanglanté ?

— Sauf qu’il te regardait droit dans les yeux…, murmura Roland, toujours accroupi, le regard toujours perdu dans l’obscurité.

— Oui, Will Dearborn-qui-fut, droit dans les yeux, il me regardait, et il m’a dit : « Pourquoi dois-tu me faire du mal, à moi qui t’aime tellement ? Quand je ne peux rien faire d’autre, quand je ne veux rien faire d’autre, car c’est l’amour qui m’a fait et qui m’a nourri et… »

— « … et qui m’a offert des jours meilleurs », murmura Eddie.

Une larme roula de sa paupière et vint dessiner une tache noire sur le sol poussiéreux de la grotte.

— … et qui m’a offert des jours meilleurs ? Pourquoi voudrais-tu me couper, et me défigurer, et me remplir de malheur ? Je ne t’ai aimé que pour ta beauté, comme autrefois tu m’as aimé pour la mienne, à l’époque où le monde n’avait pas encore changé. À présent tu me balafres avec des clous et tu me mets des gouttes de mercure brûlant dans les narines, tu as lâché sur moi les animaux, et ils m’ont dévoré les entrailles. Autour de moi se réunissent les can-toi et leurs rires ne me laissent pas en paix. Pourtant je t’aime toujours et je te servirais et pour toi je ramènerais même la magie, si tu m’y autorisais, car c’est le lot qu’a tiré mon cœur, lorsque je me suis relevé du Prim. Et autrefois j’étais fort et beau et bien portant, mais à présent la force s’en est presque allée.