Roland reprit la carte sommaire de l’Algul et la posa à plat sur le sol de la grotte. Tous se réunirent autour de lui.
— Ces voies de chemin de fer, dit-il en indiquant le point numéroté 10. Certains des moteurs hors d’usage et des wagons qui sont à l’arrêt dessus se situent à moins de vingt mètres de la clôture sud, du moins c’est ce qu’il semble, aux jumelles. Est-ce que j’ai raison ?
— Ouais, fit Dinky en désignant du doigt le milieu de la ligne la plus proche. Autant appeler ça le sud, de toute façon — ça ou autre chose. Il y a un wagon sur cette voie qui se trouve vraiment près de la clôture. Dix mètres à peine. Il porte l’inscription LIGNE SOO, sur le côté.
Ted opina du chef.
— Bonne couverture, commenta Roland. Excellente couverture.
Il désigna ensuite la zone située au-delà de la limite nord du complexe.
— Et ici, toutes sortes de petits appentis.
— Autrefois ils contenaient des fournitures, précisa Ted, mais aujourd’hui la plupart sont vides, je pense. Pendant un temps, un groupe de Rods a dormi là, mais il y a six ou huit mois, Pimli et la Fouine les ont fichus dehors.
— Encore une couverture, qu’ils soient occupés ou non. Le terrain, autour et derrière, est-il dégagé et plutôt plat ? Sans obstacles ?
Du pouce il désigna le Tricycle de Croisière de Suzie.
Ted et Dinky échangèrent un regard.
— Absolument, répondit Ted.
Susannah attendit de voir si Eddie protesterait, avant de savoir ce que Roland avait en tête. Il n’en fit rien. Très bien. Elle réfléchissait déjà aux armes qu’elle voudrait. Quels fusils.
Roland resta encore assis en silence pendant quelques instants, à scruter la carte, paraissant presque communier avec elle. Lorsque Ted lui offrit une cigarette, le Pistolero l’accepta. Puis il prit la parole. À deux reprises, il dessina sur le flanc d’une caisse d’armes, avec un morceau de craie. Deux fois également il traça des flèches sur la carte, l’une pointée vers ce qu’ils appelaient le nord, l’autre vers le sud. Ted posa une question ; Dinky, une autre. Derrière eux, Sheemie et Haylis jouaient avec Ote comme deux enfants. Le bafouilleux imitait leurs rires avec une précision affolante.
Lorsque Roland eut fini, Ted Brautigan dit :
— Vous avez l’intention de verser une grande quantité de sang.
— Bien sûr que oui, autant que je pourrai.
— Risqué, pour la dame, fit remarquer Dink, la regardant elle, puis son mari.
Susannah ne dit rien. Eddie non plus. Il reconnaissait qu’il y avait un risque. Il comprenait aussi pourquoi Roland voulait placer Suze au nord du complexe. Le Tricycle de Croisière lui donnerait de la mobilité, ce qui leur serait utile. Quant au risque, ils étaient six, comptant en exterminer soixante. Voire plus. Bien sûr que ce serait risqué, bien sûr qu’il y aurait du sang versé.
Du sang et du feu.
— Je pourrai peut-être bricoler un ou deux autres fusils, dit Susannah.
Ses yeux avaient pris leur éclat à la Detta Walker.
— Téléguidés, comme un avion miniature. Je ne sais pas. Mais je bougerai, pas de problème. Comme de la graisse sur un gril bouillant.
— Est-ce que ça peut marcher ? demanda Dinky sans prendre de gants.
Un sourire sans joie se dessina sur les lèvres de Roland.
— Ça va marcher.
— Comment pouvez-vous dire ça ? demanda Ted.
Eddie se remémora la réflexion de Roland, avant qu’ils appellent John Cullum, et il aurait pu répondre à cette question à sa place, mais c’était au dinh de leur ka-tet qu’il revenait de donner des réponses — s’il y consentait —, aussi laissa-t-il à Roland le soin de le faire.
— Parce qu’il le faut, dit le Pistolero. Je ne vois pas d’autre issue.
CHAPITRE 11
L’attaque d’Algul Siento
Ils se retrouvèrent vite au lendemain, peu de temps avant que le son de la corne signale le changement d’équipe du matin. La musique allait bientôt se mettre en route, le soleil s’allumer, et l’équipe de nuit des Briseurs sortir du Bureau par la gauche, pour laisser la nouvelle équipe entrer en scène par la droite. Tout se passait comme prévu, pourtant Pimli Prentiss avait dormi moins d’une heure la nuit précédente, et même pendant ce court repos, son sommeil avait été hanté de rêves amers et chaotiques. Vers quatre heures du matin (ou plutôt quand son réveil prétendit qu’il était quatre heures, car qui savait quelle heure il était vraiment et quelle importance, tellement près de la fin ?), il s’était finalement levé pour aller s’asseoir dans le fauteuil de son bureau, à regarder l’Allée encore plongée dans le noir, encore déserte à cette heure, à l’exception d’un robot solitaire et inutile qui s’était mis en tête de patrouiller, agitant vainement vers le ciel ses six bras ornés de pinces. Les robots toujours en état de marche se détraquaient chaque jour un peu plus, mais leur retirer leur batterie pouvait se révéler dangereux, car certains étaient piégés et explosaient dès qu’on s’y risquait. On ne pouvait rien faire à part s’accommoder de leurs bizarreries et se rappeler que tout serait bientôt fini, gloire à Jésus et à Dieu le Père tout-puissant. L’ancien Paul Prentiss avait ouvert le tiroir de son bureau, il en avait sorti un.40 Peacemaker Colt, et se l’était posé sur les genoux. C’était celui avec lequel le Maître précédent, Humma, avait exécuté Cameron, le violeur. Pimli n’avait jamais eu à exécuter qui que ce fût, au cours de son mandat, et il s’en réjouissait, mais sentir l’arme posée sur ses genoux, en sentir le poids emblématique, lui procurait toujours un certain réconfort. Quant à savoir pourquoi il avait besoin de réconfort pendant les gardes de nuit, notamment quand tout se passait si bien, il n’en avait pas la moindre idée. Tout ce qu’il savait avec certitude, c’est qu’il y avait eu quelques anomalies du côté de ce que Finli et Jenkins (leur technicien en chef) aimaient appeler le Profond Télémètre, comme s’il s’agissait d’instruments au fond de l’océan, au lieu d’un placard en sous-sol adjacent à la longue pièce basse qui renfermait le reste de l’équipement encore utilisable. Pimli reconnut ce qu’il ressentait — autant appeler un chat un chat — comme le pressentiment d’une fin imminente. Il essaya de se dire que ce n’était rien, juste ce que décrivait le proverbe de son grand-père — qu’il était presque arrivé à la maison, et qu’il était donc temps de s’inquiéter pour les œufs.
Il avait fini par se rendre à la salle de bain, où il avait refermé le couvercle des toilettes, et s’était agenouillé pour prier. Et il se tenait là, immobile, mais quelque chose avait changé dans l’atmosphère ambiante. Il n’avait pas entendu de bruits de pas, mais il savait que quelqu’un était entré dans le bureau. La logique lui soufflait qui ce devait être. Pourtant, sans même ouvrir les yeux, les mains toujours jointes et en appui sur les toilettes, il avait appelé :
— Finli ? Finli o’Tego ? Est-ce toi ?
— Ouair, patron, c’est moi.
Que faisait-il là, avant le signal de la corne ? Tout le monde, y compris les Briseurs, savait quel mordu de sommeil Finli la Fouine était. Mais chaque chose en son temps. En cet instant précis, Pimli s’entretenait avec le Seigneur (même si, à dire vrai, il s’était quasiment endormi à genoux, jusqu’au moment où quelque instinct très profondément enfoui l’avait averti qu’il n’était plus seul au premier étage de la Maison du Gardien). Il était impensable de moucher un invité aussi éminent que le Seigneur Dieu des Esprits, aussi termina-t-il sa prière — « accorde-moi la grâce d’accomplir Ta volonté, Amen ! » — avant de se relever en grimaçant. Son fichu dos ne se souciait pas une seconde du ventre qu’il devait tracter, côté face.