Finli se tenait près de la fenêtre, tendant le Peacemaker vers la lumière blafarde, le tournant et le retournant pour admirer l’ouvrage délicat des plaques de la crosse.
— C’est bien celui qui a souhaité bonne nuit à Cameron, n’est-ce pas ? demanda Finli. Cameron le violeur.
Pimli acquiesça.
— Prends garde, fiston, il est chargé.
— Un six-coups ?
— Huit ! Es-tu aveugle ? Regarde la taille du barillet, pour l’amour de Dieu.
Finli ne se donna pas cette peine, et rendit l’arme à Pimli.
— Je sais appuyer sur la détente, ça oui, et c’est tout ce qu’il y a à savoir, côté fusils.
— Si fait, s’il est chargé. Que fais-tu debout à cette heure, à ennuyer un homme pendant ses grâces matinales ?
Finli lui lança un regard.
— Si je devais vous demander pourquoi je vous trouve en pleine prière, habillé et coiffé et non pas en peignoir et encore à moitié endormi, quelle réponse vous feriez ?
— Je te dirais que j’ai le trac. C’est aussi simple que ça. Et toi aussi, visiblement.
Finli sourit, sous le charme.
— Le trac ! Est-ce que c’est comme avoir la chair de poule, et faire sa tête de linotte, et sentir le coup de jarnac ?
— En quelque sorte, oui-là.
Le sourire de Finli s’élargit, mais Pimli trouva qu’il n’avait pas l’air tout à fait sincère.
— J’aime beaucoup ! J’aime vraiment beaucoup ! Traqué ! Traquenard !
— Non, rectifia Pimli. C’est « avoir le trac », c’est l’expression exacte.
Le sourire de Finli s’évanouit instantanément.
— J’ai aussi le trac. J’ai la chair et la poule. Je sens le coup de jarnac. Vous êtes la tête et je suis la linotte.
— De nouvelles anomalies au Profond Télémètre ?
Finli haussa les épaules, puis hocha la tête. Le problème avec ce Profond Télémètre, c’était qu’aucun d’eux n’était certain de ce qu’il mesurait. C’était peut-être l’activité télépathique, ou (Dieu les en préserve) la téléportation, ou encore des turbulences intenses dans la trame du réel — qui préfiguraient la secousse finale et fatale du Rayon de l’Ours. Impossible à dire. Mais cet équipement autrefois inactif et silencieux s’était réveillé de plus en plus fréquemment, au cours des quatre derniers mois environ.
— Qu’en dit Jenkins ? demanda Pimli.
Tout en parlant, il glissa machinalement le.40 dans son croc de débardeur — nous rapprochant inexorablement de ce que vous ne voulez pas entendre et de ce que je ne veux pas raconter.
— Jenkins dit ce qui lui passe par la bouche sur le tapis volant de sa langue, répliqua le Tego avec un haussement d’épaules grossier. Vu qu’il ne sait même pas ce que veulent dire les symboles sur les cadrans et les écrans vidéo du Profond Télémètre, à quoi bon lui demander son avis ?
— Tout doux, fit le Maître en posant la main sur l’épaule de son Chef de la Sécurité.
Il fut surpris (et un peu alarmé) de sentir que la chair sous la jolie chemise de couturier de Finli vibrait légèrement. Ou tremblait, peut-être.
— Tout doux, l’ami. Je posais la question, rien de plus.
— Je ne peux pas dormir, je ne peux pas lire, je n’arrive même pas à baiser, dit Finli. J’ai essayé les trois, par Gan ! Accompagnez-moi jusqu’à la Maison Damli, vous voulez bien, et jetez un œil à ces fichus relevés. Peut-être que vous serez plus inspiré.
— Je suis chef d’équipe, pas technicien, répondit doucement Pimli, mais en se dirigeant déjà vers la porte. Néanmoins, puisque je n’ai rien de mieux à faire…
— Peut-être que c’est juste parce que la fin approche, suggéra Finli en s’arrêtant devant la porte. Comme si on pouvait prendre ça à la légère…
— C’est peut-être ça, acquiesça Pimli d’un ton calme, et une petite promenade matinale ne peut pas faire de ma… Hé ! Hé, toi ! Toi là-bas ! Le Rod ! Tourne-toi quand je te parle, si tu ne veux pas d’ennuis !
Le Rod, un type maigrelet vêtu d’une vieille salopette en jean (au niveau des fesses, le tissu qui bâillait était devenu complètement blanc), obéit. Il avait les joues potelées et constellées de taches de rousseur, et les yeux d’un bleu charmant, malgré son regard alarmé. Il n’aurait pas eu l’air mal, sans ce nez, presque complètement dévoré d’un côté, lui donnant un air étrangement inachevé. Il portait un panier. Pimli était quasiment certain qu’il avait déjà vu ce bah-bo traîne-savates se balader dans le ranch, mais il n’aurait pas pu en jurer. Pour lui, tous les Rods se ressemblaient.
Peu importait. L’identification, c’était le travail de Finli et il prenait les choses en main à présent, sortant un gant en caoutchouc de sa ceinture et l’enfilant en se dirigeant vers le Rod. La créature eut un mouvement de recul et se plaqua au mur, serrant son panier d’osier contre lui, et lâcha un énorme pet qui devait être purement nerveux. Pimli dut se mordre les joues, et pas qu’un peu, pour empêcher son sourire de le trahir.
— Nenni, nenni, nenni ! s’écria le Chef de la Sécurité en giflant violemment le Rod de sa main fraîchement gantée (il ne pouvait se permettre de toucher les Enfants de Roderick, de laisser leurs peaux entrer en contact, car ces Rods véhiculaient trop de maladies).
De la bave vola de la bouche du Rod, et du sang de son nez.
— Ne me parle pas avec ta ki’boîte, sai Haylis ! Le trou que tu as dans la tête ne vaut pas beaucoup mieux, mais lui au moins est capable de me saluer avec respect. Il a intérêt, d’ailleurs !
— Aïle, Finli o’Tego, marmonna Haylis, en se donnant un coup de poing sur le front si fort que l’arrière de son crâne rebondit contre le mur en faisant bonk !
Cela fit l’affaire : Pimli aboya un éclat de rire, malgré lui. Ce que Finli ne pourrait pas lui reprocher, lorsqu’ils s’achemineraient vers la Maison Damli, car lui aussi souriait. Même si Pimli se doutait que le Rod du nom d’Haylis ne trouverait pas dans ce sourire une grande source de réconfort. On y voyait pointer trop de dents affûtées.
— Aïle, Finli du Guet, que vos journées soient longues et vos nuits plaisantes, sai !
— Voilà qui est mieux, convint Finli. Pas beaucoup mieux, mais un peu quand même. Que diable fais-tu ici, avant la Corne et le Soleil ? Et dis-moi un peu ce que tu as dans ta bascarde, crétin ?
Haylis la serra un peu plus fort contre lui, les yeux brûlants d’inquiétude. Le sourire de Finli disparut instantanément.
— Fais basculer le couvercle et montre-moi ce que tu as dans ta bascarde à la seconde, goujat, ou bien tu ramasseras tes dents sur la moquette.
Il avait prononcé ces paroles en un grognement grave et suave.
L’espace d’un instant, Pimli crut que le Rod ne s’exécuterait pas, et il en ressentit un pincement d’alarme très vif. Puis, lentement, le type fit glisser le couvercle de son panier d’osier. C’était un panier avec des poignées, connu dans le territoire de Finli sous le nom de bascarde. Avec réticence, le Rod le lui tendit. Ce faisant, il ferma ses yeux blessés et chassieux et détourna la tête, comme anticipant un coup.