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Finli se pencha pour regarder. Pendant un long moment, il ne dit rien, puis à son tour lâcha un rire rauque ; puis il invita Pimli à jeter un œil. Le Maître reconnut immédiatement ce qu’il avait sous les yeux, mais il lui fallut encore un temps pour comprendre ce que ça signifiait. Puis son esprit revint à la scène où il avait fait éclater son furoncle, et avait offert le pus sanguinolent à Finli, comme on offrirait un reste de petits fours à un ami, à la fin d’une soirée. Au fond du panier du Rod se trouvait un petit tas de mouchoirs en papier sales. Des Kleenex, en fait.

— Est-ce Tammy Kelly qui t’a envoyé ramasser les déchets, ce matin ? demanda Pimli.

Le Rod hocha craintivement la tête.

— T’a-t-elle dit que tu pouvais prendre tout ce que tu trouverais et qui te ferait envie, dans les poubelles ?

Il pensait que le Rod allait mentir. Si tel était le cas, le Maître ordonnerait à Finli de tabasser ce type, en guise de leçon de franchise.

Mais le Rod — Haylis — secoua la tête d’un air triste.

— Très bien, dit Pimli, soulagé.

Il était vraiment trop tôt pour les coups, les braillements et les larmes. Rien de tel pour vous ruiner le petit déjeuner.

— Tu peux y aller, et emporte ton trophée. Mais la prochaine fois, goujat, demande la permission ou bien tu quitteras les lieux en piteux état. Tu intuites ?

Le Rod hocha énergiquement la tête.

— Va-t’en, va-t’en donc ! Sors de chez moi, hors de ma vue !

Ils le regardèrent s’éloigner, avec son panier de mouchoirs souillés qu’il dégusterait sans doute comme du nougat, et tous deux luttèrent pour afficher un air sérieux jusqu’à ce que ce pauvre fils de personne défiguré ait disparu. Et alors ils laissèrent éclater leur fou rire comme un raz-de-marée. Finli o’Tego tituba contre le mur avec tant de force qu’il en décrocha un tableau, puis il glissa au sol, en rugissant de manière hystérique. Pimli s’enfouit la tête dans les mains et rit jusqu’à en irriter sa gorge massive. Le rire effaça la tension dans laquelle chacun d’eux avait entamé sa journée, déchargeant instantanément leurs batteries.

— Dangereux délinquant, en effet ! lança Finli dès qu’il fut de nouveau en état de parler, et en s’essuyant les yeux d’une main poilue ressemblant singulièrement à une patte.

— Le Saboteur de Morve ! renchérit Pimli.

Son visage avait viré au rouge vif. Ils échangèrent un regard et repartirent de plus belle, se roulant par terre en riant à gorge déployée, au point de réveiller la gouvernante, tout là-haut au troisième étage. Tammy Kelly dormait dans son lit étroit, écoutant ces ka-mai du dessous, les yeux levés au ciel dans l’obscurité. Les hommes étaient tous les mêmes, pour elle, peu importait leur peau.

À l’extérieur, le Maître hume et le Chef de la Sécurité tahine remontèrent l’Allée, bras dessus, bras dessous. Pendant ce temps, l’Enfant de Roderick se précipita par le portail nord, tête baissée, le cœur battant follement la chamade dans sa poitrine. C’était moins une ! Si fait ! Si Tête de Fouine lui avait demandé : « Haylis, est-ce que tu as déposé quelque chose ? », il aurait menti de son mieux, mais quelqu’un comme lui ne pouvait pas leurrer quelqu’un comme Finli o’Tego ; jamais de la vie ! Il aurait été découvert, pas de doute. Mais il n’avait pas été découvert, gloire à Gan. La chose en forme de boule que le Pistolero lui avait donnée était à présent bien au chaud dans la chambre du fond, bourdonnant toute seule. Il l’avait cachée dans la corbeille à papier, et recouverte de mouchoirs neufs pris dans la boîte posée sur la table de toilette, comme on le lui avait dicté. Personne ne lui avait dit qu’il pouvait emporter les mouchoirs sales, mais il n’avait pu résister à leur délicieuse odeur sirupeuse. Ce qui avait très bien arrangé ses affaires, pas vrai ? Ouair ! Car au lieu de lui poser toutes sortes de questions auxquelles il n’aurait pas su répondre, ils s’étaient moqués de lui et l’avaient laissé partir. Il aurait voulu pouvoir gravir la montagne et jouer à nouveau avec le bafouilleux, ça oui, mais le vieux hume à chevelure blanche du nom de Ted lui avait dit de partir, loin-loin, une fois son petit travail accompli. Et s’il entendait des coups de feu, Haylis devait se cacher jusqu’à ce que ça se termine. Et c’est ce qu’il ferait — oh oui, point douteux. Est-ce qu’il n’avait pas fait ce que Roland de Gilead avait exigé de lui ? La première des boules ronronnantes se trouvait à présent à Feveral, l’un des dortoirs, il y en avait deux autres à la Maison Damli, là où travaillaient les Briseurs et où travaillaient les gardes entre leurs rondes, et la dernière dormait dans la Maison du Maître… où il avait bien failli se faire prendre ! Haylis ne savait pas ce que faisaient les boules qui bourdonnaient, et il ne voulait pas le savoir. Il s’en irait, peut-être avec son amie, Garma, s’il réussissait à la trouver. S’il y avait une fusillade, ils se cacheraient dans un grand trou, et il partagerait ses Kleenex avec elle. Certains ne portaient que des traces de mousse à raser, mais sur d’autres il avait vu de la morve fraîche ou de grosses vermilles, il sentait leur arôme envoûtant en ce moment même. Il garderait le plus gros de ceux-là, celui avec du sang tout gélatineux, rien que pour Garma, et peut-être qu’elle le laisserait faire fripoti-fripota. Haylis pressa le pas, souriant à la perspective de faire fripoti-fripota avec Garma.

2

Assise sur son Tricycle de Croisière dans la cachette qu’offrait l’un des appentis vides au nord du complexe, Susannah regarda Haylis s’éloigner. Elle remarqua que le pauvre sai défiguré souriait tout seul, aussi supposa-t-elle que tout s’était bien passé, de son côté. Ce qui était vraiment une bonne nouvelle. Une fois qu’il fut hors de sa vue, elle reporta son attention sur son côté d’Algul Siento.

Elle voyait les deux tours de pierre (seulement la moitié supérieure de celle située à sa gauche, cependant ; le reste se cachait derrière un pan de colline). Elles étaient entravées par un treillis serré et végétal rappelant du lierre. Cultivé, sans doute pas sauvage, supposa Susannah, étant donné l’aridité de la campagne environnante. Il y avait un type dans la tour ouest, assis dans ce qui ressemblait à un fauteuil rembourré, peut-être même inclinable. Debout près de la rambarde de la tour ouest se tenaient un tahine à tête de castor et un ignoble (ou si c’était un hume, Susannah se dit qu’elle avait rarement vu une telle erreur de la nature), en pleine conversation, attendant très clairement le son de la corne qui les relèverait de leurs fonctions et leur permettrait d’aller prendre le petit déjeuner à l’intendance. Entre les deux gardes, elle apercevait la triple clôture, dont les lignes étaient suffisamment espacées pour laisser la place à d’autres sentinelles de faire leur ronde sans craindre de prendre un coup d’électricité fatal. Cependant elle ne vit personne, ce matin. Les rares folken qui se déplaçaient à l’intérieur de la clôture se promenaient sans but, visiblement peu pressés d’arriver à destination (quelle qu’elle fût). À moins que la scène nonchalante qui se jouait sous ses yeux fût l’arnaque du siècle, Roland avait raison. Ils étaient aussi vulnérables qu’une portée de porcelets engraissés à qui on servait leur dernier repas juste à la porte de l’abattoir. Comme-à-commala, les belles côt’lettes que v’là. Et pendant que les pistoleros cherchaient en vain des armes téléguidées, ce qu’ils avaient en revanche découvert, c’est que trois des mitraillettes de science-fiction étaient équipées de mollettes portant l’inscription ALTERNATIF. Eddie avait dit que ces mitraillettes devaient être des lacères, sauf qu’aux yeux de Susannah elles n’avaient rien de coupe-choux. Jake avait suggéré d’en prendre une avec eux, et d’aller l’essayer hors de vue du Devar-Toi, mais Roland avait immédiatement posé son veto. C’était la veille au soir, alors qu’ils passaient en revue leur plan pour la centième fois au moins.