— Il a raison, gamin, avait dit Eddie. Ces rigolos en bas se rendraient sans doute compte qu’on tire avec ces engins, même s’ils n’entendaient ou ne voyaient rien. On ne sait pas quel genre de vibrations leur télémètre est capable d’enregistrer.
À l’abri dans l’ombre, Susannah avait installé les trois « lacères ». Le moment venu, elle enclencherait les molettes « ALTERNATIF ». Les fusils marcheraient peut-être, renforçant ainsi l’effet qu’ils espéraient créer. Ou peut-être pas. Elle tenterait le coup quand viendrait l’heure, c’était tout ce qu’elle pouvait faire.
Le cœur battant à tout rompre, Susannah attendit d’entendre résonner la musique. La corne. Et, si les vifs d’argent que le Rod avait embusqués fonctionnaient comme Roland le croyait, la fusillade.
— L’idéal serait qu’ils s’affolent tous pendant les cinq ou dix minutes de la relève, avait dit le Pistolero. Quand tout le monde va et vient en faisant signe à ses amis et en échangeant les derniers potins. On ne peut pas s’attendre à ça — pas vraiment —, mais on peut toujours espérer.
Oui, on pouvait toujours espérer… mais mets tes espoirs dans une main et chie dans l’autre, histoire de voir laquelle des deux se remplit le plus vite. Quoi qu’il en soit, ce serait à elle de décider quand tirer le premier coup de feu. Après, tout serait plus fissa-fissa.
Je Vous en prie, mon Dieu, aidez-moi à choisir le bon moment.
Elle attendit, une des carabines Coyote calée au creux de l’aisselle. Lorsque la musique se déclencha — une version enregistrée de ce qu’elle crut reconnaître comme At’s Amore, Susannah sursauta sur le siège de son TCS et appuya par mégarde sur la détente. Si la sécurité n’avait pas été enclenchée, elle aurait logé une rafale de balles dans le toit de l’appentis, ce qui aurait bien précipité les choses. Mais Roland l’avait bien éduquée, et la détente ne céda pas sous son doigt. Son pouls doubla néanmoins de cadence — tripla même, peut-être — et elle sentit la sueur perler sur ses flancs, alors qu’il faisait encore frais.
La musique avait démarré, ce qui était bon signe. Mais la musique en elle-même ne suffisait pas. Elle s’installa mieux sur la selle de son TCS, attendant le cri de la corne.
— Dino Martino, fit Eddie à voix presque inaudible.
— Hmmm ? demanda Jake.
Ils s’étaient tous les trois embusqués derrière le wagon de marchandises LIGNE SOO, en se frayant un chemin au milieu des carcasses de moteurs et de vieilles voitures. Les deux portes latérales du wagon étaient ouvertes, et ils avaient tous trois jeté un œil à travers, en direction de la clôture, des miradors au sud, du village de Pleasantville, qui consistait en une unique rue. Le robot à six bras qui patrouillait un peu plus tôt sur l’Allée était venu jusqu’ici, paradant dans la rue principale devant les boutiques vieillottes (et fermées), hurlant à la cantonade ce qui ressemblait à des équations mathématiques, hurlant à s’en décrocher les… poumons ?
— Dino Martino, répéta Eddie.
Assis aux pieds de Jake, Ote leva vers Eddie ses yeux brillants et cerclés d’or. Le jeune homme se pencha pour lui tapoter vivement la tête.
— C’est Dean Martin qui chantait cette chanson, à l’origine.
— Ah ouais ? demanda Jake, l’air sceptique.
— Ouais. Sauf que nous on la chantait en yaourt, ça donnait n’importe quoi. Du genre « Ouais, mange ton boulgouuuuuur, c’est bon, c’est l’amouuuuuur… »
— Voudrais-tu bien te taire, je te prie ? murmura Roland.
— Tu ne vas pas me dire que tu sens déjà la fumée ? fit Eddie.
Jake et Roland secouèrent la tête. Roland portait son gros engin à crosse de bois de santal. Jake avait un AR-15, mais il s’était remis le sac d’Orizas sur l’épaule, et pas seulement pour se porter bonheur. Si tout se passait bien, lui et Roland s’en serviraient bien assez tôt.
Comme la plupart des hommes disposant de ce qu’on appelle une « aide ménagère », Pimli Prentiss ne considérait pas vraiment ses employés comme des créatures pouvant avoir des buts, des ambitions et des sentiments — comme des humes, en d’autres termes. Tant qu’il trouvait quelqu’un pour lui servir son whisky de l’après-midi et poser sa côtelette (saignante) dans son assiette à six heures et demie, il ne s’embarrassait pas de réflexions à leur sujet. Il aurait été abasourdi d’apprendre que Tammy (sa gouvernante) et Tassa (son valet) se détestaient cordialement. Mais après tout, ils se traitaient l’un l’autre avec un respect parfait — bien que glacial — quand il était dans les parages.
Sauf que Pimli n’était pas dans les parages, ce matin, lorsque At’s Amore (interprété par les Mille Cordes Raides au grand complet) jaillit des haut-parleurs cachés d’Algul Siento. Le Maître remontait l’Allée en compagnie de Jakli, un technicien tahine à tête de corbeau, et de son Chef de la Sécurité. Ils discutaient du Profond Télémètre, et Pimli ne songeait pas une seconde à cette maison qu’il venait de quitter pour la dernière fois. Pas une seconde il ne lui traversa l’esprit que Tammy Kelly (toujours en robe de chambre) et Tassa de Sonesh (toujours en pantalon de pyjama en soie) étaient sur le point d’en venir aux mains, concernant les réserves de l’office.
— Regarde-moi ça ! s’écria-t-elle, tandis qu’ils se tenaient au milieu de la cuisine, plongée dans l’obscurité.
Il s’agissait d’une grande pièce, et hormis trois d’entre elles, toutes les ampoules avaient lâché. Il ne restait que quelques ampoules aux Magasins, et elles étaient déjà mises de côté pour le Bureau.
— Regarder quoi ?
Boudeur. Faisant la moue. Et est-ce que ce n’étaient pas des restes de rouge à lèvres, sur sa petite bouche fourbe de petit Cupidon ? Il lui semblait bien que si.
— Tu ne vois donc pas les trous sur les étagères ? lança-t-elle avec indignation. Regarde ! Plus de haricots…
— Il s’en fiche, haricots ou pas haricots, vous le savez très bien…
— Plus de thon non plus, et tu vas aussi me dire qu’il n’en mange pas, de ça ? Il en mangerait jusqu’à ce que ça lui ressorte par les oreilles, et tu le sais bien !
— Vous ne pouvez pas…
— Plus de soupe non plus…
— Mon cul qu’il y en a plus ! s’écria-t-il. Regardez là, et là, et l…
— Pas les Campbell’s Tamater qu’il préfère ! hurla-t-elle de plus belle, se rapprochant de lui, sous l’effet de la colère.
Jamais auparavant leurs altercations n’avaient dégénéré en bataille rangée, mais Tassa avait dans l’idée que c’était peut-être le jour ou jamais. Et s’il devait en être ainsi, magnifique-là ! Il adorait l’idée de coller une droite à cette espèce de vieille truie pète-sec.
— Est-ce que tu vois des Campbell’s Tamater, Tassa-de-je-ne-sais-pas-où ?
— Vous ne pouvez pas en rapporter une boîte vous-même ? lança-t-il en avançant à son tour d’un pas.