— Earnshaw ?
Brautigan avait aussi fait ami-ami avec ce demeuré de Ruiz, mais Ruiz n’était plus un gamin.
Gaskie acquiesça.
— Si fait, Earnshaw, c’est ça. Il est de service, ce matin. Je l’ai vu un peu plus tôt, au Bureau.
Cag (comme l’appelaient ses amis) s’en foutait royalement, de savoir pourquoi Brautigan s’était levé avec les petits oiseaux (non pas qu’il restât tant de petits oiseaux que ça, du moins à Tonnefoudre). Tout ce qu’il voulait, c’était régler cette histoire de tableau de service, pour pouvoir rentrer à la Maison Damli et se faire servir une assiette d’œufs brouillés. L’un des Rods avait déniché de la ciboulette fraîche Dieu sait où, enfin c’était ce qu’il avait entendu, et…
— Tu ne sens pas quelque chose, Cag ? demanda soudain Gaskie o’Tego.
Ce can-toi qui aimait se prendre pour James Cagney songea à demander à Gaskie s’il avait pété, puis se ravisa et ravala sa réplique hautement humoristique. Parce qu’il se trouvait qu’il sentait bel et bien quelque chose. Est-ce que c’était de la fumée ?
Cag se dit que oui.
Ted était assis sur les marches froides du Dortoir Feveral, respirant l’air puant et écoutant les humes et les tahines s’injurier d’un bout à l’autre du terrain de basket (les can-toi quant à eux s’interdisaient de se laisser aller à une telle vulgarité). Son cœur battait fort, mais pas si vite que ça. S’il fallait franchir un Rubicon, il se rendit compte qu’il l’avait traversé bien longtemps auparavant. Peut-être la nuit où les ignobles l’avaient ramené de force du Connecticut, ou plus vraisemblablement le jour où il avait approché Dinky avec l’idée de faire signe aux pistoleros, puisque Sheemie Ruiz insistait sur le fait qu’ils étaient tout près. À présent il était tendu, certes (à bloc, aurait dit Dinky), mais nerveux ? Non. Les crises de nerfs, à ses yeux, c’était bon pour ceux qui n’avaient pas encore réussi à trancher une fois pour toutes.
Derrière lui, il entendit l’un des demeurés (Gaskie) demander à l’autre demeuré (Cagney) s’il ne sentait pas quelque chose, et Ted sut avec certitude que Haylis avait accompli sa part du boulot. Le plan était en marche. Ted mit la main à sa poche et en sortit un morceau de papier. Dessus s’étalait un alexandrin parfait, bien que ce ne fût pas du Racine : TOUS AU SUD, MAINS EN L’AIR, VOUS AUREZ LA VIE SAUVE.
Il le contempla fixement, s’apprêtant à émettre.
Derrière lui, dans la salle de jeu de Feveral, un détecteur de fumée se mit en route, dans un braiment insupportable.
On y va, on y va, se dit-il, et il regarda vers le nord, là où il espérait que se cachait leur premier tireur — la femme.
Alors qu’il avait parcouru les trois quarts de l’Allée en direction de la Maison Damli, Maître Prentiss s’immobilisa, avec Finli d’un côté, et Jakli de l’autre. La corne n’avait toujours pas résonné, mais une sonnerie braillait à tue-tête dans leur dos. Ils étaient à peine en train de se retourner qu’un deuxième braiment s’éleva de l’autre bout du complexe — côté dortoir.
— Bon sang, qu’est-ce que… commença Pimli.
C’est que ça ? s’apprêtait-il à dire, et c’est alors qu’il vit Tammy Kelly surgir de la Maison du Gardien, avec Tassa, son valet, galopant sur ses talons. Tous deux agitaient les bras au-dessus de leur tête.
— Au feu ! hurla Tammy. Au feu !
Au feu ? Mais c’est impossible, fut la première pensée qui vint à l’esprit de Pimli. Car si c’est bien le détecteur de fumée que j’entends hurler chez moi, et également le détecteur de fumée que j’entends dans l’un des dortoirs, alors ça doit certainement…
— Ça doit être une fausse alerte, dit-il à Finli. C’est ce qui arrive à ces détecteurs de fumée quand leur batterie…
Avant qu’il ait pu conclure cette affirmation pleine d’espoir, une des fenêtres latérales de la Maison du Gardien explosa, faisant voler les éclats de verre à l’extérieur. Puis il y eut une bouffée d’air orange et enflammé.
— Mes dieux ! s’exclama Jakli d’une voix sourde. C’est bien du feu !
Pimli contemplait la scène, bouche bée. Et tout à coup, un détecteur de plus se déclencha, celui-ci en hoquets stridents. Grand Dieu, doux Jésus, c’était l’une des alarmes de la Maison Damli ! Il n’avait rien pu se passer à…
Mais Pimli n’eut pas le temps de répondre à cette question, car la corne résonna, indiquant le changement d’équipe. Et c’est alors qu’il mesura combien ils seraient vulnérables, dans les sept minutes à venir. Vulnérables à toutes sortes de choses.
Il refusa d’admettre le mot attaque, il lui refusa l’accès à son conscient. Du moins pour l’instant.
Dinky Earnshaw était assis dans son fauteuil rembourré depuis une éternité, lui semblait-il, à attendre impatiemment que la fête commence. En général, se trouver dans le Bureau lui remontait le moral — bon sang, ça remontait le moral de tout le monde, c’était l’effet du « bon esprit » — mais aujourd’hui il ne sentait que les nœuds de la tension qui se resserraient de plus en plus autour de ses tripes. Du coin de l’œil, il apercevait de temps à autre les tahines et les can-toi qui se penchaient du balcon pour les surveiller, chevauchant la vague du bon esprit, mais il ne craignait pas de se faire proguer par eux. De ça, au moins, il était à l’abri.
Est-ce que c’était une alarme incendie, qu’il entendait ? De Feveral, peut-être ?
Peut-être, mais peut-être pas. Personne d’autre ne semblait avoir remarqué.
Attends, s’ordonna-t-il. Ted t’a bien prévenu que ce serait le plus difficile, pas vrai ? Et au moins, Sheemie est hors de danger. Sheemie est à l’abri dans sa chambre, et le Dortoir Corbett est hors d’atteinte du feu. Alors calme-toi. Détends-toi.
C’était bien le braiment d’une alarme incendie. Dinky en était certain. Enfin… presque certain.
Il avait un magazine de mots croisés ouvert sur les genoux. Depuis environ cinquante minutes, il remplissait une grille de lettres complètement au hasard, se moquant totalement des définitions. À présent, en haut de la page, il écrivit en gros caractères gras : TOUS AU SUD, MAINS EN L’AIR, VOUS AUREZ LA VIE SAU
C’est à ce moment-là que l’une des alarmes du premier étage, probablement celle de l’aile ouest, se déclencha dans un gazouillement braillard. Plusieurs des Briseurs, arrachés en sursaut à leur concentration somnolente, poussèrent un cri de surprise. Dinky cria lui aussi, mais de soulagement. Mais il n’y avait pas que du soulagement, dans sa voix. De la joie ? Ouais, ça ressemblait bien à de la joie. Parce que, quand l’alarme s’était mise à beugler, il avait senti éclater le bourdonnement puissant du bon esprit. L’étrange force unie des Briseurs avait sauté comme un circuit électrique en surcharge. Pour l’instant, du moins, l’attaque contre le Rayon s’était interrompue.
En attendant, il avait un travail à accomplir. Assez tergiversé. Il se leva, faisant glisser le magazine de mots croisés sur le tapis turc, et lança son esprit vers les Briseurs présents dans la pièce. Ce qui fut facile : avec l’aide de Ted il s’était entraîné quasi quotidiennement, en prévision de ce moment précis. Et si ça marchait ? Si les Briseurs saisissaient sa pensée, et l’amplifiaient, transformant en un ordre autoritaire ce que Dinky seul ne pouvait que suggérer ? Alors leur voix s’élèverait, accord dominant d’une nouvelle Gestalt du bon esprit.