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(VOUS AUREZ LA VIE SAUVE)

en océan. Sans en avoir conscience, Sheemie modifia le contenu de sa prière. Notre Père, et Protégez mes copains devint Tous au sud les mains en l’air, vous aurez la vie sauve. Il ne s’interrompit même pas lorsque les réservoirs de propane situés derrière la cafétéria de la Maison Damli explosèrent dans un vacarme ahurissant.

14

Gangli Tristum (pour vous ce sera Docteur Gangli, je vous prie, grand merci) était par bien des aspects l’homme le plus craint de la Maison Damli. C’était un can-toi ayant pris — par perversité pure et simple — un nom tahine plutôt qu’humain, et il tenait l’infirmerie au troisième étage de l’aile ouest d’une main de fer. Et sur des rollers.

L’ambiance était plutôt détendue dans les locaux quand Gangli remplissait de la paperasse dans son bureau, ou faisait ses visites (ce qui la plupart du temps revenait à saluer des Briseurs enrhumés dans leurs dortoirs), mais lorsqu’il sortait, tout l’étage — infirmières et employés d’entretien aussi bien que patients — se taisait instantanément, soudain nerveux. Un nouveau venu pouvait rire, en apercevant pour la première fois cette chose courtaude à large mâchoire et au teint mat, descendant lentement l’allée centrale entre les lits, les bras croisés sur le stéthoscope qui lui pendait autour du cou, le bout de sa blouse blanche flottant derrière lui (un des Briseurs avait un jour lâché : « On dirait John Irving qui aurait raté son lifting »). Cependant, celui pris en train de rire ne rirait plus jamais. Le Docteur Gangli avait la langue bien pendue, et personne ne se moquait impunément de ses rollers.

En ce moment, il ne glissait pas réellement dessus, mais il volait littéralement le long des allées, ses roues d’acier (car son équipement datait de bien avant les rollerblades) grondant sur le bois dur.

— Tous les papiers ! hurlait-il. Vous m’entendez ?… Si je perds un seul dossier dans tout ce bordel, un seul dossier, bons dieux, je boufferai les yeux de quelqu’un pour accompagner mon thé cet après-midi !

Bien entendu, les patients étaient déjà partis. Il les avait sortis du lit et dirigés vers l’escalier dès le premier cri du détecteur, dès la première bouffée de fumée. Un certain nombre de garçons de salle — ces sales petits dégonflés, il les connaissait tous jusqu’au dernier, et un rapport complet serait fait sur eux, l’heure venue — avaient fui avec les malades, mais il en était resté cinq, dont son assistant personnel, Jack London. Gangli se sentait fier d’eux, même si c’était difficilement décelable dans les échos impérieux de sa voix, tandis qu’il allait et venait dans les allées, allait et venait dans la fumée qui s’épaississait.

— Prenez les papiers, vous m’entendez ? Vous avez intérêt, par tous les dieux qu’on ait jamais vus debout ou à quatre pattes ! Vous avez intérêt !

Un éclair rouge traversa la vitre de la fenêtre. Une arme, de toute évidence, puisque le projectile alla faire exploser le mur de verre qui séparait le bureau de Gangli de la salle, et enflamma instantanément son fauteuil favori.

Gangli se baissa et glissa sous le rayon, sans ralentir une seconde.

— Nom de Gan ! s’écria l’un des garçons de salle.

C’était un hume, extraordinairement laid, les yeux saillant de son visage pâle.

— Qu’est-ce que c’était que ça, bon s…

— On s’en fiche ! aboya Gangli. On s’en fiche de ce que c’est, espèce d’abruti fini à la pisse ! Trouve-moi ces foutus papiers ! Trouve-moi mes foutus papiers, bordel de merde !

Quelque part devant le bâtiment — sur l’Allée ? — il entendit approcher un véhicule de secours, hurlant et bringuebalant. « DÉGAGEZ LE PASSAGE ! LAISSEZ PLACE À L’ÉQUIPE D’INTERVENTION BRAVO ! »

Gangli n’avait jamais entendu parler d’une quelconque équipe d’intervention Bravo, mais il y avait tant de choses qu’on ne savait pas, par ici. Après tout, il utilisait à peine le tiers de l’équipement qui encombrait ses propres quartiers chirurgicaux ! Peu importait, l’essentiel pour l’instant…

C’est alors que les arrivées de gaz derrière la cuisine explosèrent. Il y eut un vacarme assourdissant — qui parut monter de juste en dessous d’eux — et Gangli Tristum fut projeté dans les airs, les roues métalliques de ses patins tournant toujours. Les autres voltigèrent également, et soudain l’air enfumé se remplit de feuilles volantes. En les voyant ainsi, sachant qu’ils allaient tous brûler et qu’il aurait de la chance s’il ne subissait pas le même sort, le Docteur Gangli n’eut qu’une pensée, claire comme de l’eau de roche : la fin était en avance.

15

Roland entendit l’ordre télépathique

(TOUS AU SUD MAINS EN L’AIR, VOUS AUREZ LA VIE SAUVE)

battre sous son crâne. L’heure était venue. Il adressa un signe de tête à Jake et les Orizas se mirent à voler. Leur sifflement surnaturel parut dérisoire au milieu de la cacophonie générale, pourtant l’un des gardes dut entendre quelque chose approcher, car il commença à pivoter… jusqu’à ce que le bord affûté du plat vienne le décapiter. Sa tête bascula en arrière et dégringola, les cils battant toujours sous l’effet de la surprise. Le corps sans tête avança de deux pas puis, les deux bras par-dessus la rambarde, bascula dans le vide. Le sang giclait de son cou tranché en un flot criard. L’autre garde était déjà à terre.

Eddie roula sans peine sous le wagon LIGNE SOO et bondit sur ses pieds, côté complexe. Deux autres camions de pompiers automatiques surgirent de la station elle aussi dissimulée auparavant par la façade de la boutique d’électronique. Ils n’avaient pas de roues et paraissaient avancer sur des coussins d’air comprimé. Quelque part vers le nord du campus (car c’est ainsi que l’esprit d’Eddie persistait à dénommer le Devar-Toi), une explosion fit trembler l’air. Bien. Charmant.

Roland et Jake s’armèrent de nouveaux Orizas dans le sac en osier et s’en servirent pour trancher dans le vif de la triple clôture. Le barbelé sous haute tension céda dans une salve de grésillements et de craquements, accompagnée d’un bref éclair électrique bleuté. Puis ils pénétrèrent à l’intérieur. Se déplaçant rapidement et sans un mot, Ote galopant toujours sur les talons de Jake, ils dépassèrent les tours de guet à présent sans surveillance. Ils débouchèrent sur un passage qui se glissait entre l’Épicerie Henry Graham et la Librairie de Pleasantville.

Au bout de la ruelle, ils constatèrent que la Rue Principale était totalement déserte, bien qu’on pût encore sentir dans l’air un relent piquant et électrique (une odeur de station de métro, pensa Eddie), provenant des deux derniers camions de pompiers, ajoutant à la puanteur ambiante. Au loin, des sirènes incendie poussaient des cris en boucle et les détecteurs de fumée sonnaient toujours. Ici, à Pleasantville, Eddie ne pouvait s’empêcher de penser à la Rue Principale de Disneyland : pas un papier gras dans le caniveau, pas de graffitis grossiers sur les murs, pas même un voile de poussière sur les vitres des fenêtres. C’était là que venaient les Briseurs souffrant du mal du pays, pour prendre une petite bouffée d’Amérique, pensa-t-il, mais est-ce qu’aucun d’eux ne voulait mieux, quelque chose de plus réaliste que cette nature morte fantastique, en plastique ? Peut-être qu’avec des gens sur les trottoirs et dans les boutiques, les lieux avaient l’air plus engageants, mais c’était difficile à croire. Du moins lui avait du mal à le croire. Mais c’était peut-être juste son chauvinisme de gars de la ville.