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Et…

Au nord du complexe d’Algul, Susannah sortit à découvert et avança sur la triple clôture. Cette initiative ne faisait pas partie du plan, mais ce besoin de continuer à tirer, de continuer à les démolir, était plus fort que jamais. Elle ne pouvait tout bonnement pas s’en empêcher, et Roland aurait compris. En outre, la fumée qui montait en tourbillonnant de la Maison Damli avait momentanément obscurci tout le secteur. Les rayons rouges des « lacères » striaient l’air, tour à tour visibles et invisibles — comme une sorte de message en morse —, et Susannah se rappela qu’il ne fallait pas qu’elle se place sur leur ligne de mire, à moins de vouloir se retrouver avec un sillon de cinq centimètres de largeur sur toute la longueur de son corps.

Elle utilisa les balles de la Coyote pour couper la clôture de son côté — couche externe, couche intermédiaire, couche interne — et disparut dans la fumée qui se dissipait, tout en rechargeant.

Et…

Le Briseur du nom de Waverly essaya de se dégager de l’emprise de Finli. Nenni, nenni, pas de ça, je te prie, pensa Finli. Il empoigna plus fermement l’homme — qui avait été bibliothécaire, ou quelque chose dans ce genre, dans sa vie d’avant Algul — et le rapprocha de lui, puis le gifla deux fois, avec une telle force qu’il s’en fit mal à la main. Waverly poussa un cri de douleur et de surprise.

— Qui est embusqué là derrière, bordel ? gronda Finli. QUI EST EN TRAIN DE FAIRE ÇA, PUTAIN ?

Les camions de pompiers s’étaient immobilisés devant la Maison Damli et déversaient des tombereaux d’eau dans la fumée. Finli ne savait pas si ce serait utile, mais au moins ça ne ferait pas de mal. Et au moins ces foutus engins n’étaient pas allés s’écraser contre l’immeuble qu’ils étaient censés sauver, comme l’avait fait le premier.

— Monsieur, je n’en sais rien ! sanglota Waverly. Le sang coulait à gros bouillons d’une de ses narines et du coin de sa bouche. Je ne sais pas, mais il doit y en avoir cinquante, peut-être même cent, de ces diables ! C’est Dinky qui nous a fait sortir ! Dieu bénisse Dinky Earnshaw !

Pendant ce temps, Gaskie o’Tego enveloppa sa grosse main autour de la nuque de James Cagney, et la deuxième autour du cou de Jakli. Gaskie avait comme l’impression que ce fils de pute de tête de corbeau de Jakli était sur le point de se carapater en courant, mais ce n’était pas le moment de se préoccuper de ce genre de choses. Il avait besoin des deux.

Et…

— Patron ! cria Finli. Patron, attrapez le gamin Earnshaw ! Il y a quelque chose qui pue, dans cette histoire !

Et…

Avec le visage de Cag appuyé contre une joue et celui de Jakli contre l’autre, la Fouine (qui ne pensait pas plus clairement que tout le monde, en cette sinistre matinée) réussit finalement à se faire entendre. Gaskie quant à lui répétait ses ordres : aller chercher les gardes armés et les positionner autour des Briseurs en débâcle. « N’essayez pas de les arrêter, mais restez avec eux ! Et au nom du ciel, faites attention qu’ils ne se fassent pas électrocuter ! Gardez-les à distance de la clôture, s’ils dépassent la Rue Principa… »

Mais il ne put finir son sermon. Une silhouette surgit de l’épais nuage de fumée et piqua droit sur lui. C’était Gangli, le médecin du complexe, sa blouse blanche en feu, ses rollers toujours aux pieds.

Et…

Secouée par une quinte de toux, Susannah Dean prit néanmoins position au coin arrière gauche de la Maison Damli. Elle vit trois de ces salopards — Gaskie, Jakli et Cagney, si elle avait su leurs noms. Avant qu’elle ait pu viser, le tourbillon de fumée les masqua de nouveau. Lorsqu’il se dissipa, Jakli et Cag avaient disparu, partis battre le rappel des gardes armés pour leur faire jouer les chiens de berger, chargés au moins de protéger leurs brebis paniquées, même s’ils ne parvenaient pas à les arrêter tout de suite. Gaskie était toujours là, et Susannah le cueillit d’une seule balle dans la tête.

Pimli ne s’en aperçut pas. Il devenait clair à ses yeux que toute cette confusion n’était que de surface. Et très vraisemblablement orchestrée. La décision des Briseurs de migrer loin des attaquants situés au nord d’Algul leur était venue un peu trop vite, tout ça était un peu trop organisé.

Peu importe Earnshaw, se dit-il, c’est à Brautigan que je veux parler.

Mais avant qu’il ait pu retrouver Ted, Tassa se jeta contre lui en une étreinte frénétique et terrifiée, bredouillant que la Maison du Gardien était en feu, et qu’il avait peur, terriblement peur que tous les vêtements du Maître, tous ses livres…

Pimli Prentiss le repoussa avec brutalité, d’un coup de poing terrible sur le côté du crâne. Le pouls de la pensée unifiée des Briseurs (non plus bon esprit, mais mauvais esprit, désormais) battait et jacassait

(MAINS EN L’AIR, VOUS AUREZ)

follement sous son crâne, menaçant de réduire à néant toute pensée autre. C’était cet enfoiré de Brautigan qui avait fait ça, il le savait, et ce salopard était trop loin devant… à moins que…

Pimli regarda le Peacemaker entre ses mains, l’observa un moment, puis le fourra dans son croc de débardeur, sous son bras gauche. Il voulait ce putain de Brautigan vivant. Ce putain de Brautigan avait quelques explications à lui fournir. Sans compter ce foutu boulot de Briseur qu’il n’avait pas terminé.

Pan-pan-pan. Des balles volant partout tout autour de lui. Des gardes humains courant en tous sens, des tahines et des can-toi en pleine déroute. Et, doux Jésus, si peu d’entre eux étaient armés ! Surtout des humes descendus pour leur ronde dans la clôture. Ceux responsables des Briseurs n’avaient pas réellement besoin d’armes, parce que dans l’ensemble les Briseurs étaient aussi dociles que des perruches et l’idée d’une attaque provenant de l’extérieur paraissait totalement ridicule, jusqu’à…

Jusqu’à ce que ça se produise, se dit-il, en apercevant Trampas du coin de l’œil.

— Trampas ! brailla-t-il. Trampas ! Hé, cow-boy ! Attrape Earnshaw et amène-le-moi ! Attrape Earnshaw !

Au milieu de l’Allée, le bruit était un peu moins assourdissant et Trampas entendit très clairement la requête de sai Prentiss. Il partit en flèche sur les traces de Dinky et saisit le jeune homme par un bras.

Et…

La jeune Daneeka Rostov, onze ans, sortit du tourbillon de fumée qui obscurcissait à présent tout le bas de la Maison Damli, traînant deux chariots rouges derrière elle. Daneeka avait le visage rouge et enflé ; des larmes lui coulaient des yeux. Elle pliait sous l’effort tandis qu’elle tirait Baj, assis dans l’un des chariots à jouets, et Sej, assis dans l’autre. Tous deux avaient une tête énorme et de petits yeux pleins de sagesse, le faciès de surdoués hydrocéphales, mais Sej était affublé de deux moignons de bras qu’il agitait. Tous deux bavaient abondamment et poussaient des halètements entrecoupés de haut-le-cœur.

— Aidez-moi ! réussit à supplier Dani, prise d’une quinte de toux effroyable. Que quelqu’un m’aide, avant qu’ils s’étouffent !

Dinky l’aperçut et se dirigea vers elle. Trampas le retint, même s’il paraissait clair que c’était à contrecœur.

— Non, Dink, dit-il sur un ton d’excuse, mais avec fermeté. Laisse quelqu’un d’autre s’en occuper. Le patron veut te par…

Et c’est alors que réapparut Brautigan, le teint livide, la bouche réduite à une simple ligne, comme une couture lui barrant le bas du visage.