— Lâche-le, Trampas. Je t’aime bien, mon vieux, mais ne t’avise pas de te fourrer dans nos pattes aujourd’hui.
— Ted ? Qu’est-ce que…
Dink se dirigea de nouveau vers Dani. Trampas le tira de nouveau en arrière. Plus loin, Baj s’évanouit et bascula tête la première du chariot. Il eut beau atterrir sur l’herbe tendre, sa tête produisit un horrible bruit de fruit pourri qui éclate, comme si son crâne se fendait en deux, et Dani Rostov poussa un hurlement.
Dinky plongea dans sa direction. Trampas le retint une nouvelle fois, plus violemment. Ce faisant il dégaina le Colt Woodsman .38 qu’il portait dans son propre croc de débardeur.
Il n’était plus temps de raisonner. Ted Brautigan ne s’était plus servi de sa lance mentale depuis l’attaque du voleur de portefeuille, à Akron, en 1935 ; il ne l’avait pas même utilisée lorsque les ignobles l’avaient rattrapé à Bridgeport, Connecticut, en 1960, même si la tentation avait été déchirante. Il s’était promis de ne plus jamais y avoir recours, et il n’avait certainement aucune envie de la lancer sur
(souris, en disant ça)
Trampas, qui l’avait toujours traité avec décence. Mais il lui fallait se rendre à l’extrémité sud du complexe avant que l’ordre soit rétabli, et il avait bien l’intention de s’y rendre en compagnie de Dinky.
Et puis, il était furieux. Pauvre petit Baj, toujours prêt à sourire à tout le monde, pour un oui ou pour un non !
Il se concentra et sentit une douleur sourde et nauséeuse lui vriller le cerveau. La lance mentale vola. Trampas relâcha Dinky et adressa à Ted un regard de reproche incrédule que ce dernier devait se rappeler jusqu’à la fin de ses jours. Puis Trampas s’agrippa la tête de chaque côté comme un homme en proie à la migraine la plus effroyable de l’univers et tomba raide mort sur la pelouse, la gorge gonflée et la langue pendant de la bouche.
— Allons-y ! s’écria Ted, en saisissant Dinky par le bras.
Dieu merci, Prentiss avait momentanément détourné le regard, distrait par une nouvelle explosion.
— Mais… Dani… et Sej !
— Elle peut s’occuper de Sej !
Puis il envoya mentalement le reste de son message :
(maintenant qu’elle n’a plus à tirer Baj en même temps)
Ted et Dinky détalèrent, tandis que Pimli Prentiss se retournait, contemplait le corps de Trampas d’un air hébété et leur braillait de s’arrêter — au nom du Roi Cramoisi.
Finli o’Tego brandit son arme, mais avant qu’il ait pu tirer, Daneeka Rostov avait fondu sur lui, le mordant et le griffant. Elle ne pesait presque rien, mais sur le coup, son attaque le prit tellement par surprise qu’elle faillit presque le renverser à terre. Il enroula un bras poilu et musclé autour du cou de la petite et la fit voler de côté, mais alors Ted et Dinky étaient déjà presque hors de portée, contournant la Maison du Gardien par le côté gauche pour disparaître dans la fumée.
Finli stabilisa son arme à deux mains, inspira profondément, retint son souffle et tira un seul coup. Le sang jaillit du bras du vieil homme ; Finli l’entendit crier et le vit vaciller. Puis le jeune chien attrapa le vieux cabot et ils coupèrent au coin de la maison.
— Je ne vous lâcherai pas ! tempêta Finli dans leur dos, Oui-là, j’arrive, et quand je vous attraperai, je vous ferai regretter d’être nés !
Mais bizarrement, cette menace sonna horriblement creux.
À présent, toute la population d’Algul Siento — Briseurs, tahines, gardes humes, can-toi avec leur troisième œil sanguinolent rougeoyant au milieu du front — était emportée par le raz-de-marée, vers le sud. Et Finli constata une chose qui ne lui plut pas du tout : dans ce flot mouvant, les Briseurs, et seuls les Briseurs, avançaient les mains en l’air. S’il se trouvait d’autres écumeurs, plus loin sur la route, ils n’auraient aucune difficulté à distinguer ceux à épargner de ceux à abattre froidement, n’est-ce pas ?
Et…
Dans sa chambre du troisième étage du Dortoir Corbett, toujours à genoux au pied de son lit recouvert de bris de verre, toussant à cause de la fumée qui entrait par bouffées par la fenêtre béante, Sheemie eut la révélation qu’il attendait… ou bien son imagination s’adressa à lui, au choix. Quoi qu’il en soit, il bondit sur ses pieds. Ses yeux, habituellement amicaux mais toujours déconcertés par un monde qu’ils ne comprenaient pas totalement, étaient clairs et remplis de joie.
— LE RAYON DIT GRAND MERCI ! cria-t-il à la pièce vide.
Il regarda autour de lui, heureux comme Ebenezer Scrooge découvrant que les esprits avaient tout fait en une seule nuit, et se précipita en courant vers la porte, ses chaussons faisant crisser le verre pilé éparpillé par terre. Un éclat acéré se planta dans son pied — portant la mort sur sa pointe, s’il avait su, grand pardon, dites Discordia — mais dans sa liesse il ne sentit rien. Il fonça dans le vestibule, puis dévala les escaliers.
Sur le palier du deuxième étage, Sheemie croisa une vieille Briseuse du nom de Belle o’Rourke, la prit dans ses bras et la secoua comme un prunier.
— LE RAYON DIT GRAND MERCI ! hurla-t-il à la femme ahurie qui le regardait sans comprendre. LE RAYON DIT QUE TOUT PEUT ENCORE S’ARRANGER ! PAS TROP TARD ! JUSTE À TEMPS !
Il bondit de nouveau, pressé d’aller annoncer la bonne nouvelle (bonne pour lui, en tout cas), et…
Dans la Rue Principale, Roland regarda d’abord Eddie Dean, puis Jake Chambers.
— Ils arrivent, et c’est là qu’il va nous falloir les accueillir. Attendez que je donne l’ordre, et alors tenez bon et soyez sincères.
Les premiers à apparaître furent trois Briseurs, courant à perdre haleine, les bras levés. Ils traversèrent ainsi la rue, sans apercevoir Eddie, qui se trouvait dans la guérite du Bijou (il avait fait éclater les vitres sur les trois côtés avec la crosse en bois de santal de son pistolet, autrefois celui de Roland), ou Jake (assis dans une berline Ford sans moteur garée devant la Boulanjerie de Pleasantville), ou encore Roland lui-même (camouflé par un mannequin dans la vitrine du Mode Gay Pari).
Ils atteignirent l’autre trottoir et regardèrent autour d’eux, désemparés.
Allez-y, leur envoya Roland en pensée, Partez d’ici, prenez la ruelle, partez tant que vous le pouvez encore.
— Allons-y, hurla l’un d’entre eux.
Et alors ils se mirent tous à descendre en courant la ruelle entre l’épicerie et la librairie. Il en apparut un autre, puis deux, puis le premier du groupe de gardes, un hume armé d’un pistolet qu’il tenait à hauteur de son visage terrifié, aux yeux écarquillés. Roland l’aperçut… et retint ses balles.
Les employés du Devar continuèrent d’affluer, déboulant entre les bâtiments dans la Rue Principale. Ils se dispersèrent en tous sens. Comme Roland l’avait attendu et espéré, ils tentaient d’encadrer les pensionnaires et d’endiguer leur flot. Essayant d’empêcher leur retraite de virer en débâcle.
— Formez deux colonnes ! hurlait un tahine à tête de corbeau à bout de souffle, d’une voix sourde. Formez deux colonnes et retenez-les entre les deux, au nom de vos pères !
L’un des autres, un tahine roux avec la chemise qui claquait au vent, se mit à brailler :
— Et la clôture, Jakli ? Qu’est-ce qu’on fait s’ils foncent sur la clôture ?