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— Ça, on ne pourra rien y faire, Cag, seulement…

Un Briseur hurlant à pleins poumons passa en courant devant le corbeau, et ce dernier — Jakli — lui donna un coup d’une telle force que le malheureux s’étala de tout son long au milieu de la rue.

— Restez groupés, bande d’asticots ! vociféra-t-il. Courez si ça vous chante, mais faites-le avec un minimum de discipline !

Comme s’il pouvait être question de discipline au milieu d’un carnaval pareil, se dit Roland (non sans une certaine satisfaction). Puis au roux, celui du nom de Jakli cria :

— Laisses-en griller un ou deux — les autres les verront, ça les arrêtera !

Les choses allaient se compliquer, si Eddie ou Jake se mettaient à tirer maintenant, mais ils ne bougèrent pas. Les trois pistoleros observaient depuis leurs cachettes respectives, tandis qu’une forme d’ordre naissait peu à peu du chaos. D’autres gardes apparurent. Jakli et le rouquin les dirigèrent en deux colonnes, qui formèrent un couloir de la largeur approximative de la rue. Quelques Briseurs leur échappèrent avant que le couloir fût complètement imperméable, mais quelques-uns seulement.

Un nouveau tahine apparut, à tête de fouine celui-là, qui prit le commandement des mains de Jakli. Il frappa un ou deux Briseurs dans le dos, pour leur faire accélérer la cadence.

De l’extrémité sud de la Rue Principale monta un cri désemparé :

— La clôture est coupée !

Puis un autre :

— Je crois que les gardes sont morts !

Lequel cri fut suivi d’un hurlement d’horreur, et Roland sut aussi clairement que s’il l’avait vu de ses yeux qu’un Briseur malchanceux venait de buter sur la tête tranchée d’un garde qui avait roulé dans l’herbe.

Le bredouillement terrifié résonnait toujours au loin quand Dinky Earnshaw et Ted Brautigan apparurent entre la boulangerie et le magasin de chaussures, si près de la cachette de Jake qu’il aurait pu les toucher en tendant le bras par la vitre de sa portière. Ted s’était fait toucher au bras. Sa manche de chemise droite était imbibée de rouge du coude jusqu’au poignet, mais il avançait toujours — avec un peu d’aide de la part de Dinky, qui avait passé le bras autour de lui. Tandis qu’ils traversaient tous deux en courant le groupe hostile des gardes, Ted se retourna et adressa un regard droit en direction de la cachette de Roland, et le maintint quelques secondes. Puis lui et Earnshaw disparurent dans la ruelle.

Ils étaient donc en sécurité, du moins pour le moment, et c’était une bonne chose. Mais où était le gros bonnet ? Où se trouvait Prentiss, le responsable de ce lieu monstrueux ? Roland les voulait tous les deux, lui et cette face de fouine là-bas — coupez la tête du serpent, et le serpent meurt. Mais ils ne pouvaient pas se permettre de rester trop longtemps embusqués. Le flot de Briseurs en fuite se tarissait. Le Pistolero ne pensait pas que sai la Fouine attendrait les traînards. Il voudrait empêcher ses précieux pensionnaires de se faufiler par la clôture ouverte. Il savait qu’ils n’iraient pas loin, vu la campagne stérile et lugubre qui les entourait, mais il savait sans doute aussi que, s’il y avait des attaquants au nord du complexe, il y aurait peut-être des sauveteurs les attendant au…

Et il déboula enfin, merci aux dieux et à Gan — sai Pimli Prentiss, titubant, blessé, et à l’évidence en état de choc, son croc de débardeur chargé se balançant d’avant en arrière sous son bras charnu. Du sang coulait de l’une de ses narines et du coin de son œil, comme si toute cette excitation avait provoqué la rupture d’une artère quelconque à l’intérieur de sa tête. Il se dirigea vers la Fouine en vacillant légèrement de droite à gauche — ce vacillement d’ivrogne que Roland regretterait de toute son âme, en pensant à l’issue finale de cette matinée — dans l’intention sans doute de prendre les opérations en main. Leur accolade, brève mais pleine d’ardeur, visant à donner du réconfort et à en recevoir de l’autre, dit à Roland tout ce qu’il avait besoin de savoir de leur relation.

De son arme il visa l’arrière du crâne de Prentiss, appuya sur la détente et regarda voler le sang mêlé de cheveux. Les mains du Maître se tendirent vers le ciel, doigts écartés sur fond de ténèbres, puis il s’écroula pratiquement aux pieds de la Fouine abasourdie.

Comme en réponse, le soleil atomique s’alluma, baignant le monde de lumière.

— Aïle, pistoleros, tuez-les tous ! cria Roland, en éventant la gâchette de son revolver, cette machine à meurtre antique, du plat de sa main droite.

Quatre étaient tombés sous ses balles avant que les gardes, alignés comme autant de pigeons d’argile dans un stand de tir, aient enregistré ses coups de feu, sans parler d’avoir la moindre réaction.

— Pour Gilead, pour New York, pour le Rayon, pour vos pères ! Entendez-moi, entendez-moi bien ! N’en laissez pas un debout ! TUEZ-LES TOUS !

Et c’est ce qu’ils firent : le Pistolero de Gilead, l’ancien drogué de Brooklyn, l’enfant esseulé autrefois connu de Mme Greta Shaw sous le nom de Bama. Venant du sud, derrière eux, traversant sur son TCS des banderoles de fumée qui allaient en s’épaississant (ne déviant de sa trajectoire rectiligne qu’une seule fois, pour éviter le cadavre aplati d’une certaine Tammy), surgit un quatrième personnage : celle autrefois rompue aux techniques de contestation pacifiques, et qui avait aujourd’hui embrassé, totalement et sans l’ombre d’un regret, la voie du fusil. Susannah repéra trois gardes humes qui traînaient et un tahine en fuite. Ce dernier portait une mitraillette à l’épaule, mais ne fit pas mine de l’attraper. Il se contenta de lever ses bras au poil abondant et lustré — sa tête rappelait vaguement celle d’un ours — et supplia qu’on l’épargnât. N’oubliant pas tout ce qui s’était passé ici, surtout pas que des cerveaux d’enfants réduits en purée avaient été servis aux tueurs de Rayon pour maintenir leur rentabilité maximale, Susannah décida d’ignorer sa requête, mais ne lui laissa cependant pas le temps de craindre pour sa vie.

Le temps qu’elle descende la ruelle entre le cinéma et le salon de coiffure, la fusillade avait cessé. Finli et Jakli étaient mourants ; James Cagney était mort, son masque d’hume à moitié arraché de sa tête de rat répugnante ; et à leurs côtés gisaient trois douzaines de leurs congénères, tout aussi morts. Leur sang engorgeait les caniveaux auparavant immaculés de Pleasantville.

Il y avait encore des gardes dans le complexe, à n’en pas douter, mais pour l’instant ils étaient à couvert, persuadés qu’ils étaient de subir l’assaut d’une centaine au moins de tueurs chevronnés, des pirates débarqués de Dieu savait où. La majorité des Briseurs d’Algul Siento se trouvaient sur la zone gazonnée entre l’arrière de la Rue Principale et les tours de guet sud, agglutinés comme les moutons qu’ils étaient. Insoucieux de son bras en sang, Ted avait déjà commencé à prendre les choses en main et à faire l’appel.

Puis tout le contingent nord de l’armée des écumeurs apparut au bout de la ruelle, près du cinéma : une femme noire court-jambes montée sur un tricycle tout-terrain. D’une main elle conduisait et de l’autre maintenait la mitraillette Coyote en équilibre sur le guidon. Elle aperçut les cadavres empilés dans la rue et hocha la tête d’un air satisfait mais peu réjoui.

Eddie surgit de la guérite et la prit dans ses bras.

— Hé, trésor, hé, murmura-t-elle en lui glissant des baisers dans le cou avec une sensualité qui le fit frissonner.