Ils étaient passés devant la carcasse fumante de la Maison Damli (où les robots pompiers avaient posé des panneaux tous les cinq mètres, disant ATTENTION, NE PAS PÉNÉTRER, ENQUÊTE EN COURS), pour rejoindre Eddie.
Roland avait seulement secoué la tête, sans répondre.
Sur l’Allée, Jake avait aperçu six Briseurs debout en cercle, se tenant les mains. On aurait dit un groupe en pleine séance de spiritisme. Sheemie était là, ainsi que Ted, et Dani Rostov ; il avait également vu une jeune femme, une femme plus âgée et un homme robuste ressemblant à un banquier. Derrière eux, allongés et les pieds sortant de sous des couvertures, une cinquantaine de gardes étaient alignés, ceux tués pendant cette attaque-éclair.
— Est-ce que tu sais ce qu’ils sont en train de faire ? avait demandé Jake, en parlant des folken en plein spiritisme.
Roland avait jeté un regard bref en direction du cercle de Briseurs.
— Oui.
— Alors ?
— Pas pour l’instant, avait répliqué le Pistolero. Pour l’instant nous allons présenter nos respects à Eddie. Tu vas avoir besoin de toute la sérénité dont tu seras capable, et pour cela tu vas devoir te vider l’esprit.
À présent, assis avec Ote devant la Taverne du Trèfle vide, avec ses enseignes au néon et son juke-box muet, Jake mesurait combien Roland avait eu raison, et combien il lui en était reconnaissant. Au bout d’environ quarante-cinq minutes, le Pistolero l’avait regardé et, voyant la détresse immense dans laquelle il se trouvait, il l’avait autorisé à quitter la pièce où gisait Eddie — Eddie qui abandonnait à chaque seconde une nouvelle parcelle de vitalité, laissant l’empreinte de sa remarquable volonté sur chaque centimètre de la tapisserie de sa vie.
Le petit groupe réuni par les soins de Ted Brautigan avait transporté le jeune pistolero jusqu’au Dortoir Corbett, où on l’avait installé dans la chambre spacieuse située au premier étage des appartements du surveillant. Les porteurs étaient restés dans la cour du dortoir et, au fil de l’après-midi, ils y avaient été rejoints par le reste des Briseurs. Quand Roland et Jake étaient arrivés, une femme rousse et grassouillette s’était interposée devant Roland.
Madame, à votre place je ne ferais pas ça, avait pensé Jake. Pas cet après-midi.
En dépit des bouleversements et des péripéties du jour, cette femme (qui rappelait à Jake la Présidente à vie du club très chic dont sa mère était membre) avait trouvé le temps de se tartiner d’une couche plutôt impressionnante de maquillage : de la poudre, du fard à joues, du rouge à lèvres aussi vif que la carrosserie du camion de pompiers du Devar-Toi. Elle s’était présentée sous le nom de Grâce Rumbelow (anciennement d’Aldershot, dans le Hampshire, en Angleterre) et avait exigé de savoir ce qui allait se passer maintenant — où ils iraient, ce qu’ils feraient, qui prendrait soin d’eux. Les mêmes questions que celles qu’avait posées le tahine à tête de coq, mais formulées différemment.
— Parce qu’on a pris soin de nous, avait harangué Grâce Rumbelow de sa voix retentissante (Jake avait été fasciné par son accent snob et sa voix haut perchée), et nous ne sommes pas en position, du moins pour l’instant, de prendre soin de nous-mêmes.
Des voix s’étaient élevées pour confirmer.
Roland l’avait considérée des pieds à la tête, et quelque chose dans son expression avait fait tomber le simulacre d’indignation de la femme plantée en face de lui.
— Dégagez de mon chemin, avait dit le Pistolero, ou bien je vous pousserai moi-même.
Elle avait pâli sous son masque de poudre et s’était exécutée sans ajouter un mot. Un pépiement de désapprobation avait suivi Jake et Roland à l’intérieur du Dortoir Corbett, mais ne démarrant qu’après que le Pistolero fut hors de leur vue et qu’ils n’eurent plus à craindre le feu dérangeant de ses yeux bleu acier. Les Briseurs évoquaient à Jake ces gamins avec lesquels il était allé en classe à l’École Piper, des crétins qui se décidaient à gueuler cette dissert elle est nulle ou je te ferai bouffer mon sac… une fois que le prof avait quitté la salle.
Le couloir du premier étage du Dortoir Corbett scintillait sous les plafonniers fluorescents et sentait fortement la fumée, qui dérivait de la Maison Damli et du Dortoir Feveral. Dinky Earnshaw était assis sur une chaise pliante à droite de la porte marquée APPARTEMENTS DU SURVEILLANT, à fumer une cigarette. Il leva les yeux à l’approche de Roland et de Jake, et d’Ote, qui comme à son habitude ne quittait pas le jeune garçon d’une semelle.
— Comment va-t-il ? demanda le Pistolero.
— Il est en train de mourir, mon vieux, fit Dinky, puis il haussa les épaules.
— Et Susannah ?
— Elle est forte. Une fois qu’il sera parti…
De nouveau Dinky haussa les épaules, comme pour dire que tout pouvait basculer dans un sens ou dans l’autre.
Roland frappa doucement à la porte.
— Qui est-ce ? fit la voix étouffée de Susannah.
— Roland et Jake, répondit le Pistolero. Tu veux bien nous laisser entrer ?
Le silence qui suivit parut anormalement long à Jake. Roland en revanche n’en eut pas l’air surpris. Ni Dinky, d’ailleurs.
Susannah finit par répondre :
— Entrez.
Ce qu’ils firent.
Assis avec Ote dans l’obscurité apaisante, attendant que Roland l’appelle, Jake réfléchissait à la scène qu’il avait eue sous les yeux, dans la pièce assombrie. À ça, et aux trois quarts d’heure interminables qui s’étaient écoulés avant que Roland prenne conscience de son désarroi et le laisse sortir, lui disant qu’il le rappellerait quand il serait « temps ».
Jake avait été témoin de la mort de nombreuses fois, depuis qu’il avait été tiré dans l’Entre-Deux-Mondes, et il avait fait avec. Il avait même fait l’expérience de sa propre mort, même s’il ne s’en rappelait pas grand-chose. Mais il s’agissait là de la mort d’un ka-mi, et ce qui était en train de se dérouler dans la chambre du surveillant lui paraissait juste totalement vain. Et sans fin. Jake regrettait de tout son cœur de ne pas être resté dehors, avec Dinky. Ce n’était pas comme ça qu’il voulait se rappeler son ami expert en vannes et au sang parfois un peu chaud.
Pour commencer, Eddie avait l’air plus qu’affaibli, allongé ainsi dans le lit du surveillant, la main dans celle de Susannah. Il avait l’air vieux, et (Jake détestait cette idée) stupide. Ou peut-être que le mot, c’était sénile. Sa bouche s’était affaissée sur les côtés, creusant des rides profondes. Susannah lui avait nettoyé le visage, mais la barbe de plusieurs jours sur ses joues lui donnait un air sale. Il avait des cernes violets sous les yeux, presque comme si ce salopard de Prentiss l’avait frappé, avant de l’abattre. Les yeux eux-mêmes étaient fermés, mais on les voyait rouler sans cesse sous le voile fin de ses paupières, comme si Eddie était en train de rêver.
Et il parlait. Un flot continu de mots murmurés. Jake avait reconnu quelques-unes des choses qu’il avait dites, et d’autres non. Certaines avaient un minimum de sens, mais pour la plupart, c’était ce que son ami Benny aurait appelé du ki-come : du n’importe quoi. De temps à autre, Susannah prenait un chiffon dans une bassine posée sur la table de nuit, elle l’essorait et le passait sur le front et les lèvres desséchées de son mari. Une fois, Roland s’était levé, avait pris la bassine, était allé la vider dans la salle de bain, puis l’avait remplie de nouveau avant de la rapporter à Susannah. Elle l’avait remercié à voix basse, d’une voix parfaitement aimable. Un peu plus tard, Jake était allé changer l’eau à son tour, et elle l’avait remercié de la même manière. Comme si elle n’avait même pas remarqué leur présence.