Nous y allons pour elle, avait dit Roland à Jake. Parce que plus tard elle se rappellera qui était là, et qu’elle sera reconnaissante.
Mais comment en être sûr ? se demandait maintenant Jake, dans le noir, devant la Taverne du Trèfle. Est-ce qu’elle serait vraiment reconnaissante ? Si Eddie Dean se retrouvait sur son lit de mort à quoi ? vingt-cinq ou vingt-six ans, n’était-ce pas la faute de Roland ? D’un autre côté, sans Roland, jamais elle n’aurait rencontré Eddie, pour commencer. Tout ça était trop compliqué. Comme cette idée des mondes multiples, avec un New York dans chacun, ça lui donnait mal à la tête.
Gisant là sur son lit de mort, Eddie avait demandé à son frère Henry pourquoi il oubliait toujours de tirer la chasse.
Il avait demandé à Jack Andolini qui l’avait frappé avec le méchant bâton.
Il s’était écrié :
— Regarde ça, Roland, c’est Gros-Blair, ce bon vieux George, il est de retour !
Puis :
— Suze, si tu arrivais à lui raconter celle de Dorothy et du bonhomme en fer-blanc, je lui raconterai le reste.
Et c’est alors que le cœur de Jake s’était figé :
— Je ne vise pas avec ma main. Celui qui vise avec sa main a oublié le visage de son père.
À ces mots, Roland avait pris la main d’Eddie dans la sienne et il l’avait serrée dans le noir (car on avait baissé les stores).
— Si fait, Eddie, tu dis vrai. Veux-tu ouvrir les yeux et voir mon visage, mon ami ?
Mais Eddie n’avait pas ouvert les yeux. Au lieu de ça, et Jake avait senti son cœur se glacer un peu plus, le jeune homme avec son bandage inutile autour de la tête avait murmuré :
— Tout est oubli, dans les corridors de pierre de la mort. Voyez les chambres de la ruine, où les araignées tissent leurs toiles et où les grands circuits se taisent, l’un après l’autre.
Après ça, il n’y avait plus rien eu d’intelligible pendant un moment, rien que ce marmonnement incessant. Jake avait changé l’eau de la bassine, et lorsqu’il était revenu, Roland avait remarqué son visage livide et ses traits tirés, et l’avait envoyé dehors.
— Mais…
— Allez, vas-y, trésor, avait dit Susannah. Mais surtout fais attention. Il pourrait en rester quelques-uns, dehors, qui attendent leur revanche.
— Mais comment je vais…
— Je t’appellerai, le moment venu, avait répondu Roland en tapotant la tempe de Jake d’un de ses doigts rescapés de la main droite. Tu m’entendras.
Jake aurait voulu embrasser Eddie avant de partir, mais il avait eu peur. Non pas d’attraper la mort d’Eddie comme un rhume — il était bien trop mûr pour ces superstitions —, mais il craignait que même le contact de ses lèvres suffise à pousser Eddie dans la clairière au bout du sentier.
Et alors Susannah lui en aurait voulu.
Dans le couloir, à l’extérieur, Dinky lui avait demandé comment ça allait.
— Vraiment mal. Vous auriez une autre cigarette ?
Dinky avait haussé les sourcils, mais il avait donné une clope à Jake. Le garçon l’avait tassée contre son ongle de pouce, comme il avait vu faire le Pistolero avec ses cigarettes sur mesure, puis il avait accepté le feu que lui offrait Dinky et avait inhalé profondément. La fumée le brûlait toujours mais plus autant que la première fois. Sa tête avait tourné légèrement, mais il n’avait pas toussé. Bientôt je serai complètement rodé, s’était-il dit. Si je réussis à retourner un jour à New York, peut-être que je pourrais aller travailler pour la Chaîne, dans le service de mon père. Je suis déjà bon, à la Mise à Mort.
Il avait levé la cigarette à hauteur de ses yeux, petit missile blanc avec de la fumée qui lui sortait de la tête au lieu du derrière. Le mot CAMEL était écrit juste en dessous du filtre.
— Je m’étais juré de ne jamais faire ça, avait-il dit à Dinky. Jamais de la vie. Et voilà que j’en ai une dans la main.
Il avait éclaté de rire. D’un rire amer, d’un rire d’adulte, et il avait frissonné en en entendant le son sortir de sa bouche.
— Je travaillais pour un type, avant de venir ici, avait fait Dinky. M. Sharpton, il s’appelait. Il disait toujours que jamais, c’est le mot que Dieu guette, quand il veut rigoler un bon coup.
Jake n’avait rien trouvé à répondre. Il repensait à Eddie parlant des chambres de la ruine. Jake avait suivi Mia dans une chambre de ce genre, une fois, en rêve. À présent Mia était morte. Callahan était mort. Et Eddie était mourant. Il repensait à tous ces corps gisant là, dehors, sous des couvertures, tandis que le tonnerre roulait au loin, comme charriant des os. Il repensait à l’homme qui avait abattu Eddie, basculant sur le côté quand la balle de Roland l’avait achevé. Il essayait de se rappeler la fête de bienvenue qu’on leur avait organisée à Calla Bryn Sturgis, la musique et la danse et les flambeaux de couleur, mais la seule chose qui lui apparaissait clairement, c’est la mort de Benny Slightman, un autre ami à lui. Ce soir le monde semblait fait de mort.
Lui-même était mort et revenu : revenu vers l’Entre-Deux-Mondes, et vers Roland. Tout l’après-midi, il avait essayé de croire que la même chose pourrait arriver à Eddie, et quelque part il savait que non. Le rôle de Jake dans ce récit n’était pas terminé. Celui d’Eddie, si. Jake aurait donné vingt ans de sa vie — trente ans ! — pour ne pas y croire, pourtant c’était le cas. Il s’était dit qu’il avait dû le proguer.
Les chambres de la ruine, où les araignées tissent leurs toiles et où les grands circuits se taisent, l’un après l’autre.
Jake connaissait une araignée. L’enfant de Mia était-il en train de contempler tout ce spectacle ? En train de s’amuser de leur histoire ? À taper du pied et à brailler comme un putain de fan de foot dans les gradins ?
Oui. Je sais qu’il nous regarde. Je le sens.
— Ça va, gamin ? avait demandé Dinky.
— Non. Non, ça ne va pas.
Et Dinky avait hoché la tête, comme s’il s’agissait d’une réponse parfaitement raisonnable. Eh bien, s’était dit Jake, il devait sans doute s’y attendre. C’est un télépathe, après tout.
Comme pour souligner cette évidence, Dinky avait demandé où se trouvait Mordred.
— Vous ne tenez pas à le savoir, avait répondu le garçon. Croyez-moi.
Il avait jeté sa cigarette à demi fumée (« Tout le cancer du poumon est là, dans le dernier quart », avait pour coutume de dire son père sur le ton de la certitude absolue, en tendant le doigt vers une de ses propres cigarettes, comme un vendeur de télé-achat) et il avait quitté le Dortoir Corbett. Il était sorti par la porte de derrière, espérant éviter ainsi les groupes de Briseurs anxieux, et ç’avait été un succès. Il se trouvait à présent à Pleasantville, assis au bord du trottoir comme un de ces sans-abri qu’on voyait à New York, à attendre qu’on l’appelle. À attendre la fin.
Il avait pensé entrer dans la taverne, voire se servir une bière (s’il avait l’âge de fumer et de tuer des gens, il avait forcément l’âge de boire une bière), peut-être juste pourvoir si le juke-box marcherait sans pièces. Il aurait parié qu’Algul Siento était exactement ce que l’Amérique allait devenir, selon son père : une société sans argent, et ce vieux modèle Seeberg devait être réglé pour lancer la musique dès qu’on appuyait sur un bouton. Et il était persuadé que, s’il jetait un œil à la chanson numéro 19, il y trouverait Someone Saved My Life Tonight, d’Elton John.