Il se leva, et c’est alors que vint l’appel. Il ne fut pas le seul à l’entendre. Ote lâcha un couinement bref et douloureux. Roland aurait aussi bien pu se tenir en face d’eux.
À moi, Jake, et fais vite. Il s’en va.
Jake se précipita dans les ruelles, contourna la Maison du Gardien qui fumait toujours (Tassa le domestique, qui avait ignoré l’ordre de Roland de quitter les lieux, ou bien n’en avait pas été informé, était assis en silence sous la véranda, en kilt et sweat-shirt, la tête dans les mains) et remonta l’Allée au pas de course, jetant au passage un regard anxieux à la longue file de corps alignés qui jalonnaient son chemin. La ronde d’apprentis spirites qu’il avait vue un peu plus tôt avait disparu.
Je ne pleurerai pas, se promit-il avec détermination. Si je suis assez grand pour fumer et pour avoir envie de me servir une bière, je suis bien assez grand pour contrôler mes stupides yeux. Je ne pleurerai pas.
Sachant très bien qu’il pleurerait très certainement.
Sheemie et Ted avaient rejoint Dinky devant la porte de la chambre du surveillant. Dinky avait cédé sa chaise à Sheemie. Ted avait l’air fatigué, mais Sheemie quant à lui avait l’air d’une tartine de merde, se dit Jake : les yeux injectés de sang, une croûte de sang au bord du nez et d’une oreille, les joues ternes. Il avait retiré un de ses chaussons et se massait le pied comme s’il avait mal. Pourtant, il avait très nettement l’air heureux. Peut-être même exalté.
— Le Rayon dit que tout ira peut-être bien, jeune Jake, dit-il. Le Rayon dit pas trop tard. Le Rayon dit grand merci.
— C’est bien, répondit Jake en tendant la main vers le bouton de la porte.
Il entendait à peine ce que disait Sheemie. Il se concentrait
(ne pas pleurer, ne pas lui rendre les choses plus difficiles, à elle)
afin de maîtriser ses émotions, une fois à l’intérieur. Puis Sheemie dit une chose qui le fit reculer à toute vitesse.
— Pas trop tard dans le Monde Réel, non plus. On le sait. On a regardé. On a vu le panneau qui bouge. Pas vrai, Ted ?
— Voilà qui est vrai.
Ted avait un Nozz-A-La posé sur les genoux. Il le porta à sa bouche et en but une gorgée.
— Quand tu entreras, Jake, dis à Roland que si c’est le 19 juin 1999 qui vous intéresse, alors c’est encore bon. Mais votre marge de manœuvre fond à vue d’œil.
— Je lui dirai, promit Jake.
— Et rappelle-lui que le temps fait parfois des bonds, de ce côté-là. Qu’il a des ratés de transmission, comme une vieille radio. Ça peut continuer comme ça pendant un moment, malgré le rétablissement du Rayon. Et une fois que le 19 sera passé…
— Il ne reviendra jamais, compléta Jake. Pas là-bas. Nous le savons.
Il ouvrit la porte et se glissa dans les ténèbres de la chambre du surveillant.
Un simple disque de lumière jaune vive, diffusée par la lampe posée sur la table de chevet, éclairait le visage d’Eddie Dean. Il projetait l’ombre de son nez sur sa joue gauche, et creusait les orbites sombres de ses yeux fermés. Susannah était agenouillée sur le sol près de son lit, lui tenant les deux mains dans les siennes, et les yeux baissés sur son visage. Son ombre allongée s’étendait sur le mur derrière elle. Roland était assis de l’autre côté du lit, dans l’obscurité profonde. Le long monologue murmuré par le mourant avait pris fin, et sa respiration avait perdu tout semblant de régularité. Il prenait parfois une inspiration profonde, retenait son souffle quelques secondes, puis relâchait l’air en une expiration lente et sifflante. Sa poitrine demeurait immobile si longtemps que Susannah le considérait alors d’un air inquiet, les yeux brillants d’angoisse, jusqu’à l’inspiration suivante.
Jake s’assit sur le lit, aux côtés de Roland, regarda Eddie, puis Susannah, puis se tourna avec hésitation vers le Pistolero. Dans le noir, il ne vit rien d’autre sur son visage que de l’abattement.
— Ted m’a dit de te dire qu’on est presque le 19 juin, côté Amérique, s’il te plaît et grand merci. Et aussi que le temps pouvait avoir des ratés.
Roland acquiesça de la tête.
— Pourtant nous devons attendre que tout soit fini ici, je pense. Ce ne sera plus long, et nous lui devons ça.
— Combien de temps, encore ? murmura Jake.
— Je ne sais pas. Je pensais qu’il serait peut-être parti avant que tu arrives ici, même en courant…
— C’est ce que j’ai fait, dès que j’ai atteint la pelouse…
— … mais, comme tu vois…
— Il se bat comme un lion, intervint Susannah, et le fait que ce soit pour elle la dernière fierté à laquelle se raccrocher déchira le cœur de Jake. Mon homme se débat comme un lion. Peut-être qu’il a encore un mot à dire.
Et c’est ce qu’il fit. Cinq minutes interminables après l’arrivée de Jake dans la chambre, Eddie ouvrit les yeux.
— Sue… Su… sie…
Elle se pencha plus près de lui, lui tenant toujours les mains, lui souriant, toute sa concentration tendue vers lui. Et dans un effort que Jake n’aurait jamais cru possible, Eddie libéra une de ses mains, la balança légèrement vers la droite, et attrapa les nœuds serrés de la chevelure de Susannah. Si le poids de son bras tirant sur les racines lui fit mal, elle n’en montra rien. Le sourire qui s’épanouit sur ses lèvres était rayonnant, accueillant, presque sensuel.
— Eddie ! Bienvenue parmi nous !
— C’est pas… à un vieux baratineur… qu’on apprend…, chuchota-t-il. Je ne reviens pas, ma chérie, je m’en vais.
— Arrête de dire des âner…
— Chut.
Elle obéit. La main prise dans ses cheveux tira plus fort. Elle approcha docilement le visage de celui de son mari et embrassa ses lèvres vivantes une dernière fois.
— Je… t’attendrai, dit-il en produisant un effort monumental à chaque syllabe.
Jake vit des gouttes de sueur perler à son front, dernier message de ce corps mourant au monde des vivants, et c’est seulement en cet instant que le cœur du garçon comprit ce que sa tête savait depuis des heures. Il se mit à pleurer. Des larmes qui brûlaient, des larmes de vitriol. Lorsque Roland lui prit la main, Jake la serra avec fureur. Il ressentait autant de peur que de tristesse. Si ça pouvait arriver à Eddie, ça pouvait arriver à n’importe qui. Ça pouvait lui arriver à lui.
— Oui, Eddie. Je sais que tu m’attendras.
— Dans…
Il prit une série de ses longues inspirations essoufflées et misérables. Il avait les yeux brillants comme des pierres précieuses.
— Dans la clairière.
Une nouvelle inspiration. La main serrée autour des mèches de Susannah. La lumière de la lampe les embrassant tous deux de son halo jaune et mystique.
— Celle au bout du sentier.
— Oui, mon amour.
Elle avait retrouvé une voix calme, mais une larme tomba sur la joue d’Eddie et longea sa mâchoire.