Et il pouvait y avoir des ratés.
Stephen King pouvait être assis devant sa machine à écrire, le matin du 19 juin, frais et dispos, et la seconde d’après… boum ! Couché à la morgue le soir du même jour, huit ou douze heures englouties en un clin d’œil, et sa famille endeuillée assise sous un rond de lumière, à essayer de décider quel genre de cérémonie Stephen King aurait souhaité, partant du principe que ce ne serait pas dans son testament… essayant même de déterminer où il aurait aimé être enterré. Et la Tour Sombre ? La version de la Tour Sombre par Stephen King ? Ou la version de Gan, ou la version du Prim ? Perdues à jamais, toutes autant qu’elles étaient. Et ce bruit qu’on entend ? Eh bien, ça doit être le Roi Cramoisi, qui rit et rit et rit, quelque part au fin fond de Discordia. Et peut-être que Mordred l’Araignée rigole avec lui.
Pour la première fois depuis la mort d’Eddie, quelque chose d’autre que du chagrin vint au premier plan de l’esprit de Jake. Un cliquetis faible, comme celui qu’avaient émis les vifs d’argent quand Roland et Eddie les avaient programmés. Juste avant de les confier à Haylis pour qu’il les camoufle. C’était le bruit du temps, et le temps n’était pas leur ami.
— Il a raison, fit Jake. Il faut qu’on y aille tant qu’on peut encore faire quelque chose.
— Est-ce que Susannah… commença Ted.
— Non, l’interrompit Roland. Susannah restera ici, et vous l’aiderez à enterrer Eddie. Vous êtes d’accord ?
— Oui. Bien sûr, si c’est ce que vous souhaitez.
— Si nous ne sommes pas de retour dans…
Roland se mit à compter intérieurement, un œil fermé, l’autre perdu dans les ténèbres.
— Si nous ne sommes pas de retour à cette heure-ci dans deux nuits, partez du principe que nous sommes revenus dans le Monde Ultime par Fedic.
Oui, supposez qu’on est à Fedic, pensa Jake. Bien sûr. Parce que ça servirait à quoi de faire l’autre supposition, beaucoup plus logique, à savoir qu’on sera ou morts, ou perdus entre les mondes, vaadasch pour l’éternité ?
— Fedic, vous intuitez ? demanda Roland.
— Au sud, par là, n’est-ce pas ? fit Worthington.
Il s’était approché aux côtés de Dani, la petite de onze ans.
— Ou ce qui était le sud ? Trampas et quelques-uns des can-toi en pariaient comme si c’était une terre hantée.
— Elle est bien hantée, aucun doute, affirma Roland d’un air lugubre. Dans l’hypothèse où nous ne réussirions pas à revenir ici, pourrez-vous mettre Susannah dans un train pour Fedic ? Je sais qu’au moins quelques-uns des trains circulent encore, à cause des…
— Des Capes Vertes ? fit Dinky, en hochant la tête. Ou des Loups, si c’est comme ça que vous les appelez. Tous les trains de la ligne D circulent encore. Ils sont automatiques.
— Ce sont des monos ? Est-ce qu’ils parlent ? demanda Jake, repensant à Blaine.
Dinky et Ted échangèrent un regard dubitatif, puis Dinky reporta son attention sur Jake et haussa les épaules.
— Comment on le saurait ? J’en sais plus sur les bonnets D que sur la ligne D, et je crois qu’on peut dire ça de tout le monde, ici. Des Briseurs, du moins. J’imagine que certains des gardes doivent en savoir un peu plus. Ou ce type, là.
Du pouce il désigna Tassa, toujours assis sous la véranda de la Maison du Gardien, la tête dans les mains.
— Quoi qu’il en soit, on dira à Susannah d’être prudente, murmura Roland à Jake.
Jake acquiesça. C’était sans doute ce qu’ils pouvaient faire de mieux, mais il avait une dernière question. Il nota mentalement qu’il faudrait qu’il la pose à Ted ou à Dinky, s’il avait l’occasion de le faire sans que Roland entende. Il n’aimait pas l’idée de laisser Susannah derrière — tout son instinct et tout son cœur lui hurlaient de ne pas le faire — mais il savait aussi qu’elle refuserait de laisser Eddie sans sépulture, et Roland le savait, lui aussi. Ils pourraient la forcer à venir, mais seulement en la ligotant et en la bâillonnant, ce qui ne ferait que rendre les choses encore plus compliquées qu’elles l’étaient déjà.
— Il est bien possible, reprit Ted, que quelques Briseurs soient intéressés par un voyage en train avec Susannah.
Dani hocha la tête.
— On n’est pas franchement aimés, dans les parages, depuis qu’on vous a aidés. C’est Ted et Dinky qui essuient les plâtres, mais quelqu’un m’a craché au visage, il y a une demi-heure. J’étais retournée dans ma chambre chercher ça.
Elle brandit un Winnie l’Ourson usé et visiblement très aimé.
— Je ne pense pas qu’ils feront quoi que ce soit tant que vous serez là, mais une fois que vous serez repartis…
Elle haussa les épaules.
— Mon vieux, je ne pige pas, là, lança Jake. Ils sont libres.
— Libres de faire quoi ? demanda Dinky. Réfléchis-y. La plupart sont des désaxés, côté Amérique. La cinquième roue du carrosse. Ici on était des stars, et on avait le meilleur. Et maintenant, tout ça, c’est fini. Quand on y pense comme ça, est-ce que c’est si difficile à comprendre ?
— Oui, maintint Jake d’un ton brusque.
Il se dit qu’il n’avait sans doute pas envie de comprendre.
— Et ce n’est pas tout ce qu’ils ont perdu, leur dit calmement Ted. Il y a un roman de Ray Bradbury, intitulé Fahrenheit 451. « C’était un plaisir de brûler », c’est la première phrase du livre. Eh bien c’était aussi un plaisir de Briser.
Dinky hochait la tête. Ainsi que Worthington et Dani Rostov.
Même Sheemie avait l’air d’accord.
Eddie gisait dans ce même cercle de lumière, mais il avait à présent le visage immaculé, et le drap du lit du surveillant était proprement rabattu sur son ventre. Susannah lui avait mis une chemise blanche fraîche, qu’elle avait dégotée quelque part (dans l’armoire du surveillant, supposa Jake), et elle avait aussi dû dénicher un rasoir, car il avait les joues toutes lisses. Jake essaya d’imaginer Susannah assise là, en train de raser le visage de son mari mort — en train de chanter « Comme-à-commala, le riz est juste là » — et il n’y parvint tout d’abord pas. Puis, tout d’un coup, l’image lui apparut, une image tellement puissante qu’une fois encore il dut lutter pour ne pas exploser en sanglots.
Elle écouta attentivement Roland, assise sur le lit, les mains croisées sur ses genoux, les yeux baissés. Le Pistolero lui trouvait un air de vierge timide accueillant une demande en mariage.
Lorsqu’il eut terminé, elle ne dit mot.
— Est-ce que tu as compris ce que je viens de te dire, Susannah ?
— Oui, répondit-elle, toujours sans lever les yeux. Je dois enterrer mon homme. Ted et Dinky m’aideront, au moins pour empêcher leurs amis — elle souligna ce mot d’une petite intonation sarcastique et amère qui redonna quelque peu espoir à Roland… elle était toujours là, finalement, semblait-il — de l’emmener et de pendre son cadavre à un pommier mutant.
— Et ensuite ?
— Ou bien vous trouvez un moyen de revenir ici, et alors nous repartirons pour Fedic ensemble, ou bien Ted et Dinky me mettront dans un train et j’irai seule.
Non seulement Jake détesta ce ton froid et détaché qu’elle employait, mais il se sentit terrifié.
— Tu sais pourquoi nous devons retourner de l’autre côté, n’est-ce pas ? demanda-t-il, de l’angoisse dans la voix. Je veux dire, tu le sais, n’est-ce pas ?