— Les Callas se trouvent toujours dans cette direction, ajouta Roland en tendant la main. Si vous y allez, certains d’entre vous — beaucoup, peut-être — mourront sans doute en chemin, car il se trouve sur cette route des animaux qui ont faim, et de l’eau bien souvent empoisonnée. Je ne doute pas que les folken de La Calla sauront qui vous êtes, et ce que vous avez fait, même si vous leur mentez, car ils ont parmi eux des Manni, et les Manni voient loin. Cependant vous y trouverez peut-être le pardon au lieu de la mort, car dans des cœurs comme ceux de ces gens, la capacité à pardonner est bien plus grande que le sera jamais la vôtre à comprendre. Ou la mienne, d’ailleurs.
« Je ne doute pas non plus qu’ils vous mettront au labeur et que le reste de votre existence ne se passera pas dans le confort que vous avez connu, mais dans l’effort et la sueur, pourtant je vous exhorte à y aller, ne serait-ce que pour trouver la rédemption, après ce que vous avez fait !
— Nous ne savions pas ce que nous faisions, espèce d’homme charyou ! hurla furieusement une femme à l’arrière.
— SI, VOUS LE SAVIEZ, brailla Jake en réponse, si fort qu’il vit des points noirs consteller soudain son champ de vision et que la main de Roland se plaqua instantanément sur la sienne pour la retenir.
Aurait-il vraiment décimé la foule avec sa Coyote, ajoutant encore à l’odeur de mort qui baignait ce terrible endroit ? Il n’en savait rien. Ce qu’en revanche il savait, c’est qu’un pistolero pouvait perdre le contrôle de ses mains, sitôt qu’il y plaçait une arme.
— Comment pouvez-vous prétendre le contraire ? Vous saviez !
— Voici ce que je donnerai, si cela vous sied, reprit Roland. Mes amis et moi — ceux d’entre nous qui ont survécu, même si je sais que celui qui gît mort là-bas aurait été d’accord, et c’est pourquoi je parle aussi en son nom —, nous laisserons cet endroit dans l’état où il est. Vous avez assez de nourriture pour tenir jusqu’à la fin de vos jours, je n’en doute pas, et des robots pour la préparer, faire votre lessive et vous torcher le cul, si c’est ce dont vous croyez avoir besoin. Si vous préférez le purgatoire à la rédemption, alors restez ici. Si j’étais vous, je ferais le voyage. Je suivrais les voies ferrées, je sortirais des ténèbres. Dites-leur ce que vous avez fait avant qu’ils le découvrent, mettez-vous à genoux, tête nue, et implorez leur pardon.
— Jamais ! cria catégoriquement quelqu’un, mais Jake eut l’impression que certains avaient l’air moins déterminés.
— Comme vous voudrez. Ce sera mon dernier mot en la matière, et le prochain qui m’adressera la parole pourrait bien se retrouver silencieux à jamais, car une amie à moi est en train de préparer un autre de mes amis, son propre mari, pour qu’il repose en terre, et je suis rempli de fureur et de chagrin. Vous désirez parler ? Oserez-vous provoquer ma fureur ? Si tel est le cas, voici ce qui vous attend.
Il dégaina son arme et la posa en appui sur le creux de son épaule. Jake s’avança à ses côtés, brandissant enfin sa propre arme.
Il y eut un moment de silence, puis l’homme qui avait parlé se retourna.
— Ne nous tuez pas, monsieur, vous en avez fait assez, dit quelqu’un avec amertume.
Roland ne répondit pas, et la foule commença à se disperser. Certains s’éloignèrent en courant, ce qui fit tache d’huile. Ils s’enfuirent en silence, sauf quelques-uns qui sanglotaient, et bientôt les ténèbres les eurent avalés.
— Ouaouh, fit Dinky, d’une voix douce, empreinte de respect.
— Roland, dit Ted, ce n’était pas entièrement leur faute. Je croyais vous avoir expliqué ça, mais j’imagine que je n’ai pas fait du très bon travail.
Roland rengaina son pistolet.
— Vous avez fait de l’excellent travail. C’est pourquoi ils sont toujours en vie.
Ils avaient de nouveau tout le côté de la Maison Damli pour eux seuls. Roland vit Sheemie s’approcher en boitant. Ses yeux ronds étaient pleins de gravité.
— Peux-tu me montrer où tu veux aller, mon ami ? Peux-tu me montrer l’endroit ?
L’endroit. Roland s’était tellement concentré sur le quand qu’il avait à peine pensé au où. Et ses souvenirs de la route de Lovell sur laquelle ils avaient roulé étaient plutôt succincts. Eddie conduisait la voiture de John Cullum, et Roland était profondément absorbé par ses propres pensées, focalisé sur ce qu’il allait dire au bonhomme pour le convaincre de les aider.
— Ted t’a-t-il montré un endroit, avant que tu l’envoies là-bas ? demanda-t-il à Sheemie.
— Si fait, c’est ce qu’il a fait. Seulement il ne savait pas qu’il était en train de me le montrer. C’était une image-bébé… je ne sais pas comment te dire exactement… stupide tête ! Pleine de toiles d’araignée !
Sheemie serra le poing et se donna un coup entre les yeux.
Roland arrêta la main de Sheemie avant qu’il pût se frapper une nouvelle fois et lui déroula les doigts. Il fit cela avec une douceur déconcertante.
— Non, Sheemie. Je crois comprendre. Tu as trouvé une pensée… un souvenir datant de quand il était petit garçon.
Entre-temps, Ted s’était approché.
— Bien sûr, c’est ça, dit-il. Je ne sais pas pourquoi ça ne m’a pas frappé plus tôt. C’était trop simple, peut-être. J’ai grandi à Milford, et l’endroit où j’ai atterri en 1960 était à deux pas, en termes de distance géographique. Sheemie a dû trouver un souvenir de promenade en carriole, ou peut-être une virée par le tram de Hartford pour voir mon oncle Jim et ma tante Molly, à Bridgeport. Quelque chose dans mon subconscient.
Il secoua la tête.
— Je savais bien que l’endroit où j’ai atterri me semblait familier mais, bien sûr, c’était des années plus tard. Il n’y avait pas la Merritt, quand j’étais jeune.
— Est-ce que tu peux me montrer une image comme celle-là ? demanda Sheemie à Roland, d’une voix pleine d’espoir.
Roland repensa une fois de plus à l’endroit où ils s’étaient garés sur la Route 7, à Lovell, l’endroit où il avait fait sortir Chevin de Chayven des bois, mais il n’avait aucune vision claire. Pas de repère dans le décor qui distingue cet endroit-là d’un autre. Rien qui lui revînt en mémoire, en tout cas.
Une autre idée lui traversa l’esprit. Une idée en rapport avec Eddie.
— Sheemie !
— Si fait, Roland de Gilead, Will Dearborn-qui-fut !
Roland tendit les mains et les plaça de chaque côté du crâne de Sheemie.
— Ferme les yeux, Sheemie, fils de Stanley.
Sheemie s’exécuta, puis ses mains vinrent agripper la tête de Roland. Le Pistolero ferma les yeux à son tour.
— Dis ce que je vois, Sheemie, dit-il. Dis où nous devrions aller. Vois-le très bien.
Et c’est ce que fit Sheemie.
Alors qu’ils se tenaient là, Roland en train de projeter et Sheemie en train de visualiser, Dani Rostov appela doucement Jake.
Quand il se trouva près d’elle, elle hésita, soudain peu sûre de ce qu’elle allait dire ou faire. Il commença à l’interroger, mais elle le fit taire d’un baiser. Elle avait les lèvres d’une douceur à peine croyable.
— C’est pour te souhaiter bonne chance, dit-elle.