Jake se dit : ce dîner va commencer dans une heure environ. Ils doivent déjà être en train de mettre les nappes et de faire le plan de table.
À droite de la porte, une annonce bien plus surprenante attira leur attention :
Jake se surprit à repenser à Harrigan, le prêcheur de rue à l’angle de la 2e Avenue et de la 46e Rue, et il se demanda par laquelle de ces deux églises il aurait été attiré. Sa tête lui aurait sans doute dit de tenter la Congrég, mais son cœur…
— Dépêche-toi, Jake, répéta Roland, et une clochette tinta, lorsqu’il ouvrit la porte.
Une bouffée d’odeurs sauta au visage de Jake, lui rappelant (comme elles l’avaient rappelé à Eddie) l’épicerie de Took, dans la grand-rue de La Calla : café, bonbons à la menthe, tabac et salami, huile d’olive… et aussi les relents salés de la saumure, le sucre et les épices, que du bon.
Il suivit Roland à l’intérieur, et il se rendit compte qu’il avait quand même emporté deux choses, en fin de compte. La mitraillette Coyote coincée dans la ceinture de son jean, et le sac d’Orizas qui pendait toujours à son épaule gauche, bien calé de sorte que la demi-douzaine de plats restants se trouverait à portée de sa main droite, en cas de nécessité.
Wendell « Chip » McAvoy se trouvait au comptoir de l’épicerie, à peser une portion non négligeable de dinde fumée au miel pour Mme Tassenbaum, et avant que résonne le carillon de la porte, ce qui allait une fois de plus mettre sens dessus dessous la vie de Chip (T’as fait le coup de la tortue, disaient les vieux de la vieille quand leur voiture virait dans le fossé), ils discutaient de la prolifération des scooters des mers sur l’Étang de Keywadin… ou plutôt, c’était Mme Tassenbaum qui en discutait.
Pour Chip, Mme T. était plus ou moins l’archétype de la vacancière : riche comme Crésus (son mari, du moins, qui avait su surfer sur la vague des « point com »), bavarde comme une perruche qui aurait bu, et aussi barjo qu’Howard Hughes en plein trip à la morphine. Elle avait les moyens de s’offrir un yacht géant (et deux douzaines de scooters des mers pour le tirer, si ça lui chantait), mais elle venait faire son marché de ce côté-ci du lac dans une vieille barque cabossée, l’amarrant pile là où John Cullum avait pour coutume de se mettre, jusqu’à Ce Jour-là (comme avec les années, son récit s’était épuré, s’était poli tel un vieux meuble en tek, Chip avait de plus en plus tendance à y associer des majuscules, à les mettre dans sa voix quand il parlait de Ce Jour-là, avec ce même ton révérencieux qu’utilisait le Révérend Conveigh au sujet de Notre Seigneur). La Tassenbaum était bavarde, commère, belle (enfin, dans son genre, si on n’avait rien contre le maquillage et la laque), bourrée de fric et républicaine. Dans ces circonstances, Chip McAvoy considérait comme parfaitement légitime de glisser le pouce sur le coin du plateau de la balance… astuce que lui avait enseignée son père, lui disant que c’était presque un devoir de rouler les visiteurs si ces derniers en avaient les moyens, mais qu’il ne fallait jamais rouler les gens de chez soi, pas même s’ils étaient aussi riches que cet écrivain, King, de Lovell, là-bas. Pourquoi ? Parce que ça finissait toujours par se savoir, et que bientôt on se retrouvait à devoir chercher des clients hors de la ville, ce qui devenait plutôt difficile en plein mois de février, quand il y avait des congères de deux mètres au bord de la Route 7. Mais on n’était pas en février, et Mme Tassenbaum — une vraie Fille d’Abraham, impossible de le cacher — n’était pas du coin. Non, Mme Tassenbaum et son Crésus point com de mari repartiraient pour New York dès que les premières feuilles tomberaient. C’est pourquoi Chip n’avait strictement aucun scrupule à transformer ses six dollars de dinde en sept dollars et quatre-vingts cents, le tout d’une petite pression du pouce sur le plateau de la balance. Ça ne lui coûtait pas non plus de dire amen à tout ce qu’elle racontait, y compris quand elle changea de sujet pour raconter quel homme monstrueux était ce Bill Clinton, alors qu’en fait Chip avait voté deux fois pour Bubba et qu’il aurait bien remis ça une troisième fois, si la Constitution lui avait permis un mandat de plus. Bubba était finaud, il avait un talent pour convaincre tous ces mous du genou de faire ce qu’il voulait, il n’avait pas complètement oublié les travailleurs, et par Lord Harry il se tapait tout ce qui passait, il voyait plus de minous qu’une lunette de toilettes.
— Et maintenant voilà que Gore s’attend tout simplement… à se faire élire dans la foulée ! dit Mme Tassenbaum, en fouillant dans son sac à la recherche de son carnet de chèques (la dinde sur la balance prit magiquement cinquante grammes supplémentaires, et c’est alors que la prudence dicta à Chip d’arrêter les frais). Il prétend avoir inventé Internet ! Ha ! Comme si je ne savais pas de quoi je parle ! Pour tout dire, je le connais personnellement, l’homme qui a réellement inventé Internet !
Elle releva les yeux (le pouce de Chip s’était raisonnablement éloigné de la balance, il avait de l’instinct avec ces choses-là, pour sûr) et adressa à Chip un petit sourire malicieux. Elle baissa la voix, prenant un ton confidentiel à la « ça reste entre nous ».
— C’est bien normal, je dors dans le même lit que lui depuis presque vingt ans !
Chip poussa un éclat de rire jovial, retira la dinde de la balance et la déposa sur une feuille de papier blanc. Il n’était pas mécontent d’abandonner le sujet des scooters des mers, vu qu’il venait d’en commander un chez Viking Motors (« Les p’tits gars des gadgets »), à Oxford.
— Je vois ce que vous voulez dire ! Ce gars, Gore, il est trop vicieux !
Mme Tassenbaum hochait la tête d’un air réjoui, aussi Chip décida-t-il d’en rajouter une petite couche. Ça ne pouvait pas faire de mal, non de non.
— Prenez ses cheveux, par exemple — comment on peut faire confiance à un homme qui se met autant de gomina dans les…
C’est à ce moment-là que résonna le carillon de l’entrée. Chip leva les yeux. Il vit. Il se figea. Il était passé un foutu paquet d’eau sous les ponts, depuis Ce Jour-là, mais Wendell « Chip » McAvoy reconnut l’homme qui avait causé tant de problèmes à la seconde où il franchit la porte. Il y avait des visages qu’on n’oubliait pas, un point c’est tout. Et n’avait-il pas toujours su, dans le secret de son cœur, que cet homme aux terribles yeux bleus n’avait pas terminé son œuvre et qu’il reviendrait ?