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Pour lui ?

Cette idée le sortit de sa paralysie. Chip se retourna et détala. Il ne fit pas plus de trois pas avant qu’un coup de feu éclate dans la boutique, aussi clair que le tonnerre — la pièce était plus spacieuse et plus coquette qu’en 77, Dieu bénisse son père d’avoir insisté pour prendre cette assurance ruineuse — et Mme Tassenbaum poussa un cri perçant. Trois ou quatre personnes qui déambulaient dans les rayons firent volte-face avec une expression de surprise, et l’une d’elles s’écroula évanouie sur le sol. Chip eut le temps d’enregistrer qu’il s’agissait de Rhoda Beemer, la fille aînée de l’une des deux femmes qui avaient été tuées ici même, Ce Jour-là. Il lui sembla que le temps s’était replié sur lui-même, et que c’était Ruth qui gisait là, avec une boîte de maïs roulant de sa main sur le sol. Il entendit le sifflement d’une balle au-dessus de sa tête, comme une abeille en colère, et il s’immobilisa, les mains en l’air.

— Ne tirez pas, monsieur ! s’entendit-il supplier d’une voix maigrelette et tremblante de vieillard. Prenez tout ce qu’il y a dans la caisse, mais ne me tuez pas !

— Retournez-vous, fit la voix de l’homme qui avait fait le coup de la tortue à la vie de Chip Ce Jour-là, cet homme qui avait bien failli le faire tuer (il avait passé deux semaines à l’hôpital de Bridgton, doux Jésus) et qui avait à présent reparu comme un vieux monstre dans un placard d’enfant. Les autres, tous à terre, mais vous, épicier, retournez-vous. Retournez-vous et regardez-moi. Regardez-moi bien.

3

L’homme vacilla sur ses pieds et, l’espace d’une seconde, Roland crut bien qu’il allait s’évanouir, au lieu de se retourner. Peut-être une partie de son cerveau, concentrée sur l’instinct de survie, lui suggéra-t-elle qu’il risquait plus de se faire tuer en tombant dans les vapes, car l’épicier réussit à tenir sur ses pieds et finit par se retourner pour faire face au Pistolero. Il était habillé de manière étrangement semblable à la dernière fois que Roland était venu. Sa cravate noire et son tablier de boucher noué haut sur la taille auraient pu être les mêmes qu’à l’époque. Il plaquait toujours ses cheveux en arrière sur le crâne ; toutefois ils n’étaient plus poivre et sel, mais complètement blancs, à présent. Roland se remémora la façon dont le sang avait jailli de la tempe gauche de l’épicier quand une balle — tirée par Jack Andolini lui-même, pour autant que le Pistolero le sache — l’avait éraflé. Une cicatrice grise et épaisse signalait désormais l’emplacement de la blessure. Roland eut le sentiment que l’homme se coiffait de manière à montrer la balafre plutôt qu’à la camoufler. Ou bien il avait eu ce jour-là la chance des idiots, ou bien le ka l’avait sauvé. Roland avait tendance à opter pour le ka.

À en juger par l’expression maladive de reconnaissance qu’il lut dans le regard de l’épicier, lui aussi.

— Est-ce que vous avez une cartomobile, ou un camiobile, ou bien un tac-scie ? demanda Roland en maintenant le canon de son arme contre l’estomac de l’homme.

Jake s’approcha aux côtés de Roland.

— Qu’est-ce que vous conduisez ? C’est ce qu’il veut dire.

— Un camion ! réussit à articuler l’épicier. Une camionnette International Harvester ! Elle est dehors, sur le parking !

Il se mit subitement à fouiller sous son tablier, et surpris, Roland se retrouva à deux doigts de lui mettre une balle dans le ventre. L’épicier — Dieu merci — ne parut pas s’en apercevoir. Tous les clients de la boutique étaient à présent étendus face contre terre, y compris la femme qui se trouvait près du comptoir. Roland sentait l’odeur de la viande qu’elle était en train d’acheter, et son estomac se mit à gargouiller. Il était fatigué et affamé, écrasé de chagrin, et il avait trop de choses en tête qu’il lui fallait régler, beaucoup trop. Son esprit n’arrivait plus à suivre. Jake aurait dit qu’il avait besoin de « faire un break », mais il ne voyait pas de « break » se profiler dans leur avenir immédiat.

L’épicier lui tendait un jeu de clés. Il avait les doigts qui tremblaient, et les clés tintinnabulaient. Le soleil de la fin d’après-midi qui se glissait par les fentes des stores projetait des motifs compliqués dans les yeux du Pistolero. L’homme en tablier avait commencé par bouger subitement la main sans même lui demander la permission, et voilà que maintenant il lui agitait des objets métalliques sous le nez, pour aveugler l’adversaire. On aurait dit qu’il faisait tout son possible pour se faire tuer. Mais c’était déjà la même chose, le jour de l’embuscade, pas vrai ? L’épicier (alors plus rapide de mouvement, et l’échine moins courbée qu’aujourd’hui) les avait suivis, lui et Eddie, comme un chat qui n’arrêtait pas de leur tourner dans les pattes, visiblement inconscient des balles qui volaient tout autour d’eux (tout comme il n’avait pas paru prendre conscience de celle qui lui avait balafré la tête). À un moment, se rappelait Roland, il avait parlé de son fils, presque comme un client chez le coiffeur, qui discute en attendant son tour de passer au bac. Un ka-mai, et les ka-mai se retrouvaient souvent à l’abri des coups. Du moins jusqu’à ce que le ka se fatigue de leurs mimiques et les écrase sans pitié.

— Prenez le camion, prenez-le et partez ! lui disait l’épicier. Il est à vous ! Je vous le donne ! Vraiment !

— Si vous n’arrêtez pas immédiatement de m’éblouir avec vos clés, sai, ce que je vais surtout prendre, c’est votre dernier soupir.

Il y avait encore une horloge derrière le comptoir. Il avait déjà remarqué que ce monde était truffé d’horloges, comme si ceux qui vivaient ici pensaient qu’ainsi ils pourraient changer le temps. Dix minutes de quatre heures, ce qui signifiait qu’ils étaient côté Amérique depuis déjà neuf minutes. Le temps s’accélérait, s’accélérait. Quelque part, près d’ici, Stephen King faisait certainement sa promenade de l’après-midi, et se trouvait dans un danger mortel, sans le savoir. Ou bien était-il déjà trop tard ? Ils étaient toujours partis du principe — Roland, en tout cas — que la mort de l’écrivain les terrasserait, comme un autre Tremblement de Rayon, mais peut-être que non. Peut-être que l’impact de sa mort serait plus progressif.

— Quelle distance, d’ici au Chemin du Dos de la Tortue ? aboya Roland, à l’intention de l’épicier.

Le vieux sai se contenta de le fixer, les yeux écarquillés et rendus humides par la terreur. Jamais de sa vie Roland n’avait eu autant envie de tuer un homme… ou du moins de le frapper d’un coup de crosse, il avait l’air aussi stupide qu’une chèvre qui se serait coincé la patte dans un trou.

Puis la femme allongée au pied du comptoir à viande prit la parole. Elle levait les yeux vers Roland et Jake, les mains serrées dans le bas de son dos.

— C’est à Lovell, monsieur. C’est à environ huit kilomètres d’ici.

Il suffit à Roland d’un regard dans ses yeux — grands et marron, effrayés mais pas paniqués — pour savoir que c’était elle qu’il lui fallait, bien plus que l’épicier. À moins que, bien sûr…

Il se tourna vers Jake.

— Peux-tu conduire le camion sur huit kilomètres ?

Roland vit que le garçon voulait répondre oui, puis qu’il comprenait qu’il ne pouvait prendre le risque de tout faire échouer au dernier moment en essayant de faire une chose que lui — le petit citadin — n’avait jamais faite de sa vie.