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— Salut, m’sieur, dit-il d’un ton prudent.

Il me prend pour un entrant, se dit Roland. Exactement comme elle.

Et en un sens c’est ce qu’ils étaient, lui et Jake, des entrants. Seulement ils avaient débarqué dans un et un quand où c’était chose commune.

Et où le temps filait à toute allure.

Roland prit la parole sans laisser à l’homme l’occasion de poursuivre.

— Où sont-ils ? Où est-il ? Stephen King ? Parle, homme, et dis-moi la vérité !

Le chapeau tomba des doigts de l’homme et alla se poser à ses pieds, sur l’herbe fraîchement coupée. Ses yeux noisette, fascinés, se plantèrent dans ceux de Roland : l’oiseau contemplant le serpent.

— Fambly est de l’autre côté du lac, dans la maison qu’ils ont, là-bas. Chez l’vieux Schindler. Ils font une sorte de fête, faut croire. Steve a dit qu’il irait y faire un tour avec la voiture, après sa promenade.

Et d’un geste vague il désigna une petite voiture noire garée au bout de l’allée, dont on n’apercevait que le nez, au coin de la maison.

— Où est-ce qu’il se promène ? Le sais-tu ? Dis-le à cette dame !

Le vieil homme jeta un regard bref par-dessus l’épaule de Roland, puis revint sur le Pistolero.

— Ça s’rait plus simple que j’vous y conduise moi-même.

Roland sembla y réfléchir, mais pas plus d’une seconde. Plus simple, effectivement. Mais plus compliqué, d’un autre côté, si on considérait que King serait ou sauvé, ou perdu. Parce qu’ils avaient trouvé cette femme sur la route du ka. Et quel que fût le rôle qu’elle ait à jouer, si mineur fût-il, c’était elle qu’ils avaient trouvée en premier sur le Sentier du Rayon. Et c’était aussi simple que ça, finalement. Quant à l’importance de son rôle, mieux valait ne pas trop présumer de ce genre de choses à l’avance. Eddie et lui n’avaient-ils pas cru que John Cullum, rencontré sur cette même route, dans la même épicerie à quelque trois roues au nord, ne jouerait qu’un rôle insignifiant dans leur histoire ? Pourtant ç’avait été tout le contraire.

Toutes ces réflexions traversèrent sa conscience en moins d’une seconde, les informations (l’intuition, aurait dit Eddie) s’enchaînèrent avec une efficacité mentale fulgurante.

— Non, répondit-il en désignant la femme du pouce, par-dessus son épaule.

— Dis-lui. Maintenant.

10

Le garçon — Jake — s’était abandonné dans le siège, les mains ballantes, le long du corps. Le chien bizarre levait vers le visage du gosse un regard anxieux, mais le gosse ne le voyait pas. Il avait les yeux fermés, et Irene Tassenbaum crut d’abord qu’il s’était évanoui.

— Fiston ? Jake ?

— Je l’ai, dit le garçon, sans ouvrir les yeux. Pas Stephen King — lui je ne peux pas le contacter avec le shining — mais l’autre. Je dois le ralentir. Comment je peux le ralentir ?

Mme Tassenbaum avait assez écouté son mari au travail — à se tenir de longs monologues à mi-voix — pour reconnaître quelqu’un qui parlait tout seul. Et elle n’avait aucune idée de qui parlait le garçon, sauf qu’il ne s’agissait pas de Stephen King. Ce qui laissait environ six milliards de possibilités, en gros.

Toujours est-il qu’elle répondit quand même, parce qu’elle savait ce qui la ralentissait toujours, elle.

— C’est dommage qu’il n’ait pas envie d’aller aux toilettes.

11

Il n’y a pas encore de fraises dans le Maine, pas si tôt dans la saison, mais il y a des framboises. Justine Anderson (de May-brook, dans le comté de New York) et Elvira Toothaker (son amie de Lovell) se baladent au bord de la Route 7 (la vieille route de Fryeburg, comme Elvira l’appelle encore) avec leurs seaux en plastique, faisant leur cueillette dans les buissons qui courent sur au moins cinq cents mètres, le long du vieux mur de pierre. C’est Garrett McKeen qui a bâti ce mur il y a une centaine d’années, et c’est à l’arrière-petit-fils de Garrett que Roland de Gilead est en train de parler, en ce moment même. Le ka est une roue, vous intuitez.

Les deux femmes ont pris grand plaisir à leur promenade d’une heure, non pas parce qu’elles ont l’une ou l’autre un amour particulier des framboises (Justine ne compte même pas manger les siennes, parce qu’elle se retrouve toujours avec des grains coincés entre les dents), mais parce qu’elle leur a donné l’occasion de rattraper les potins sur leurs familles respectives, et de rire un peu en repensant aux premières années de leur amitié, qui était alors la chose la plus importante de leur vie d’adolescentes. Elles s’étaient rencontrées au Lycée Vassar (il y avait mille ans, leur semblait-il) et elles avaient porté ensemble la Guirlande de Pâquerettes, pour leur remise de diplôme. C’est de ça qu’elles reparlaient, lorsque la camionnette bleue — un Dodge Caravan de 1985, Justine reconnaît la marque et le modèle parce que son fils aîné s’en est acheté une exactement pareille, quand sa tribu a commencé à s’agrandir — déboule au coin de Chez Merlder Restaurant Allemand et Brathaus. Elle occupe toute la largeur de la route, à faire des zigzags, soulevant de la poussière sur le bas-côté gauche, avant de rebondir au milieu de l’asphalte, puis d’aller mordre sur l’autre bas-côté. La deuxième fois que ça se produit — et alors c’est droit sur elles que la camionnette fonce, et à fond la caisse — Justine se dit que l’engin va bel et bien verser dans le fossé (qu’il va « faire le coup de la tortue », comme on disait dans les années quarante, quand elles étaient à Vassar, toutes les deux), mais le conducteur redresse le cap et regagne la chaussée juste à temps.

— Regarde, il est saoul, ou quelque chose comme ça ! s’exclame Justine, alarmée.

Elle tire Elvira en arrière, mais elles se retrouvent acculées au vieux mur de pierre, avec son banc de framboisiers. Leurs pantalons se prennent dans les ronces (Dieu merci, aucune de nous ne portait de short, se dira Justine plus tard… quand elle aura le temps d’y réfléchir) et arrachent de petites peluches de tissu.

Justine se dit qu’elle devrait passer le bras autour des épaules de son amie et les faire basculer toutes deux par-dessus le mur qui lui arrive à la taille — un flip-flap, comme en cours de gym, il y a bien des années de ça — mais avant qu’elle ait eu le temps de se décider, la camionnette bleue est près d’elles, et au moment où elle passe, elle est à peu près recentrée sur la route, et ne représente plus un danger pour les deux femmes.

Justine la regarder filer dans un beuglement assourdi de musique rock, le cœur battant à tout rompre, et sur la langue le goût froid et métallique d’une substance que son corps a dû sécréter — très probablement de l’adrénaline. Et à mi-chemin de la colline, la camionnette bleue recommence ses acrobaties et traverse la ligne blanche. Le conducteur corrige le tir… non, il corrige trop. Une fois encore le véhicule va manger le bas-côté, faisant voler la poussière jaune sur cinquante mètres.