— Bon Dieu, j’espère que Stephen King va voir ce connard, lance Elvira.
Elles ont dépassé l’écrivain environ cinq cents mètres plus haut, ils se sont dit bonjour. Tout le monde en ville a dû le voir se promener l’après-midi, un jour ou l’autre.
Comme si le conducteur de la camionnette avait entendu Elvira Toothaker le traiter de connard, les feux de stop s’allument tout à coup. Le véhicule dérive jusque sur le bas-côté et s’immobilise. Quand la portière s’ouvre, ces dames entendent beugler la musique. Elles entendent aussi le conducteur — un homme — qui hurle après quelqu’un (Elvira et Justine ont pitié de la personne coincée en voiture avec ce type-là, par un bel après-midi ensoleillé de juin). « Tu laisses ça tranquille, t’entends ? » crie le type. « C’est pas pour toi, t’entends ? » Puis il se penche à l’arrière de la voiture, il en retire un bâton, et s’en sert pour écarter les ronces contre le mur, puis il l’enjambe. La camionnette est à l’arrêt sur le bas-côté, moteur tournant toujours, portière ouverte, avec de la fumée qui sort d’un côté, et de la musique à fond de l’autre.
— Mais qu’est-ce qu’il fiche ? demande Justine, un peu nerveuse.
— La vidange, à mon avis, suggère son amie. Mais si M. King là-bas a de la chance, s’il a choisi l’itinéraire Numéro Deux, ça lui donnera peut-être le temps de quitter la Route 7 et de reprendre le Chemin du Dos de la Tortue.
Tout à coup, Justine n’a plus du tout envie de ramasser des framboises. Tout ce qu’elle veut, c’est rentrer chez elle se faire une tasse de thé bien fort.
Le type ressort des buissons d’un pas vif mais en boitillant, et utilise à nouveau son bâton pour passer le mur.
— J’imagine qu’il n’aura pas eu besoin de prendre l’itinéraire Numéro Deux, conclut Elvira, et alors que le chauffard remonte à bord de sa camionnette bleue, les deux femmes plus toutes jeunes se regardent et se mettent à glousser.
Roland observait le vieil homme qui donnait des instructions à la femme — il parlait de prendre Warrington’s Road comme raccourci — et c’est alors que Jake ouvrit les yeux. Roland trouva au garçon un air incroyablement las.
— J’ai réussi à le faire s’arrêter pour pisser. Maintenant il est en train de farfouiller derrière son siège. Je ne sais pas ce qu’il fabrique, mais ça ne le retiendra pas très longtemps. Roland, ça va mal. On est terriblement en retard. Il faut y aller.
Roland se tourna vers la femme, espérant que sa décision de ne pas mettre le vieil homme à sa place au volant était bien la bonne.
— Vous savez où aller ? Vous comprenez ?
— Oui. Il faut remonter Warrington jusqu’à la Route 7. On y va parfois dîner, à Warrington. Je la connais, cette route.
— Je peux pas vous garantir que vous le croiserez, en passant par là, dit le type de l’entretien. Mais c’est probable.
Il se baissa pour ramasser son chapeau et se mit à en épousseter les brins d’herbe fraîchement tondue. Il le fit en longs gestes lents, comme un homme perdu dans ses rêves.
— Pour sûr, ça m’paraît probab’.
Et alors, toujours comme un homme dans un rêve, il se cala le chapeau sous le bras, leva le poing à son front et plia la jambe devant l’inconnu avec son gros revolver à la hanche. Et pourquoi s’en priver ?
Après tout l’inconnu était entouré d’un halo de lumière blanche.
Lorsque Roland se réinstalla dans l’habitacle du camion de l’épicier — tâche rendue plus difficile encore par la douleur qui croissait rapidement dans sa hanche droite — il posa instinctivement la main sur la jambe gauche de Jake, et subitement, aussi simplement que ça, il sut ce que le garçon lui cachait, et pourquoi. Il craignait que, s’il savait, l’attention du Pistolero se relâche. Ce n’était pas le ka-shume que Jake avait ressenti, ou bien Roland l’aurait éprouvé, lui aussi. Et comment pourrait-il y avoir du ka-shume parmi eux, quand leur tet était déjà brisé ? Leur pouvoir spécial, plus grand qu’eux tous, peut-être hérité du Rayon même, avait disparu. À présent ils n’étaient plus que trois amis (quatre, en comptant le bafouilleux), unis par une seule et même cause. Et ils pouvaient sauver King. Jake le savait. Ils pouvaient sauver l’écrivain et, ce faisant, se rapprocher d’un pas de leur but : sauver la Tour. Mais l’un d’eux allait mourir, dans cette épreuve.
Jake savait cela, aussi.
Il vint alors à Roland un vieux dicton — que son père lui avait appris — qui disait : Si le ka en décide ainsi, alors ainsi soit-il. Oui, très bien. Ainsi soit-il.
Au cours des longues années qu’il avait passées sur les traces de l’homme en noir, le Pistolero aurait juré que rien dans l’univers tout entier n’aurait su le faire renoncer à la Tour. N’avait-il pas littéralement tué sa propre mère pour elle, au tout début de sa terrible carrière ? Mais en ces temps-là il n’avait pas d’amis, pas d’enfant, et (il avait horreur de devoir l’admettre, mais c’était la vérité) pas de cœur. Il était ensorcelé par cette froide aventure que ceux qui ne savent pas aimer prennent pour de l’amour. À présent il avait un fils, on lui avait accordé une seconde chance, et il avait changé. Sachant que l’un d’entre eux devait mourir pour sauver l’écrivain — que leur confrérie devait se réduire encore, et si vite — ne le ferait pas renoncer. Il s’assurerait seulement que ce serait Roland de Gilead, et non Jake de New York, qui tiendrait lieu de sacrifice, cette fois-ci.
Le garçon savait-il que Roland avait percé son secret ? Il n’avait pas le temps de s’en soucier, pour l’instant.
Roland claqua la portière du camiobile et se tourna vers la femme.
— Vous vous appelez Irene ?
Elle fit oui de la tête.
— Conduisez, Irene. Aussi vite que si vous aviez Monseigneur Pied-Fourchu au train, et qu’il avait la ferme intention de vous violer, je vous prie. La Route de Warrington. Et si on ne le voit pas là, la Route 7. Vous voulez bien ?
— Si je veux, bordel ! dit Mme Tassenbaum, en enclenchant la première avec une autorité indiscutable.
Le moteur hurla, mais le camion démarra en marche arrière, comme si l’engin avait tellement peur de la tâche à accomplir qu’il préférait finir dans le lac. Elle changea alors de vitesse et le vieux International Harvester bondit en avant et s’attaqua à la pente raide du chemin, laissant derrière lui un sillage de fumée bleue et de caoutchouc brûlé.
L’arrière-petit-fils de Garrett McKeen les regarda s’éloigner, bouche bée. Il n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer, mais il avait l’intuition que beaucoup de choses dépendraient de ce qui allait se passer ensuite.
Peut-être même que tout en dépendrait.
C’était bizarre, d’avoir envie de pisser à ce point, parce que c’était la dernière chose qu’avait faite Bryan Smith avant de quitter le Camping Fantastique. Et après avoir escaladé ce putain de mur en pierre, il avait à peine pu faire quelques gouttes, même s’il avait cru que sa vessie allait exploser, tellement il avait envie. Bryan espère qu’il n’a pas chopé un truc à la prostate ; c’est bien le dernier truc dont il ait besoin, des problèmes de prostate. Il a déjà assez de problèmes comme ça, bon sang d’bois.