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Nager ou se noyer.

— Non, dit-il.

Il parle à voix haute, et où est le problème ? Il n’y a personne pour l’entendre, ici. Il perçoit vaguement le bruit d’un véhicule à l’approche — ou est-ce qu’il y en a deux ? Un sur la Route 7 et un sur celle de Warrington — mais c’est tout.

— Non, répète-t-il. Je vais marcher, et ensuite je vais aller faire la fête. Plus d’histoire à écrire aujourd’hui. Surtout pas celle-là.

Et alors, laissant l’intersection derrière lui, il entreprend de gravir la colline abrupte, avec sa visibilité très courte. Il marche en direction du bruit du camion Dodge Caravan, qui est aussi le bruit que fait sa mort imminente. Le ka du monde rationnel veut le voir mourir ; celui du Prim veut qu’il survive, et chante son chant. Alors par ce bel après-midi ensoleillé, dans le Maine Occidental, la force irrésistible se précipite vers son objet immobile et pour la première fois depuis que le Prim s’est retiré, tout monde et toute existence se tournent vers la Tour Sombre qui se dresse au bout de Can’-Ka No Rey, ce qui signifie les Champs Rouges de Personne. Même le Roi Cramoisi interrompt son hurlement de colère. Car c’est la Tour Sombre qui décidera.

— La résolution exige un sacrifice, dit King.

Et bien que personne ne l’entende hormis les oiseaux et qu’il n’ait lui-même aucune idée du sens de ses paroles, il n’en est pas troublé. Il passe son temps à marmonner tout seul. C’est comme s’il avait dans la tête une Grotte des Voix, une grotte remplie d’imitateurs brillants — mais pas nécessairement intelligents.

Il marche ainsi, balançant les bras le long de son jean, sans avoir conscience que ce sont

(ne sont pas)

les derniers battements de son cœur, que ce sont

(ne sont pas)

les dernières pensées qui germeront dans son esprit, que ce sont

(ne sont pas)

les dernières prophéties de ses voix d’oracle.

— Ves’-Ka Gan, dit-il, amusé par les sonorités — mais attiré, aussi.

Il s’est promis qu’il essaierait de ne pas truffer ses délires de la Tour Sombre de mots imprononçables dans une langue inventée (pour ne pas dire complètement foirée) — son correcteur à New York, Chuck Verrill, en supprimera la majorité s’il commence — mais on dirait que son esprit se remplit tout seul de ces mots et de ces expressions : ka, ka-tet, sai, soh, can-toi (celui-là, au moins, il vient d’un autre de ses livres, Désolation), tahine. Le Cirith Ungol de Tolkien et le Nyarlathotep, de H.P. Lovecraft, ne sont-ils pas tout près ?

Il rit, puis entonne une chanson que lui a donnée une de ses voix. Il se dit qu’il ne manquera pas de s’en servir dans la prochaine aventure du Pistolero, quand il rendra enfin sa voix à la Tortue.

— Commala-un-deux, chante-t-il tout en marchant, il y a un jeune homme armé d’un pistolet, le jeune homme de ses yeux a perdu la prunelle, quand sa chérie s’est fait la belle.

Ce jeune homme, c’est Eddie Dean ? Ou bien Jake Chambers ?

— Eddie, lance-t-il à voix haute. C’est Eddie, le rebelle avec sa belle.

Il est tellement absorbé par ses pensées que tout d’abord il ne voit pas le toit de la camionnette Dodge Caravan bleue qui déboule face à lui, dans son horizon proche, aussi ne se rend-il pas compte que ce véhicule n’est pas du tout sur la chaussée, mais sur le bas-côté sur lequel il se trouve en ce moment même. Il n’entend pas non plus l’accélération furieuse du camion qui fonce derrière lui.

18

Malgré la musique à fond, Bryan entend le frottement du couvercle de la glacière, et quand il jette un œil dans le rétro, il est à la fois consterné et scandalisé de voir que Mitraille, toujours le plus insolent de ses deux Rotts, a sauté de l’arrière du camion dans la cabine. Il a les pattes arrière posées sur la banquette crasseuse, il agite sa queue boudinée et il a la truffe dans la glacière de Bryan.

En pareilles circonstances, un conducteur raisonnable s’arrêterait sur le bas-côté pour s’occuper de son animal désobéissant. Mais Bryan Smith, lui, n’a jamais eu de bonnes notes en logique, au volant, et son casier le prouve. Au lieu de se ranger sur le côté, il fait un écart sur la droite, tenant le volant de la main gauche et essayant de la droite de frapper la tête plate du Rottweiler, sans aucun succès.

— Laisse ça tranquille ! hurle-t-il à Mitraille, tandis que la camionnette fonce droit vers le fossé. Tu m’entends, Mitraille ? T’es bête ou quoi ? J’ai dit lâche ça !

Il réussit à écarter la tête du chien pendant une seconde ou deux, mais ses doigts ne trouvent pas de fourrure à laquelle s’accrocher et Mitraille, bien qu’il soit loin d’être un génie, est assez malin pour comprendre qu’il a au moins encore une chance d’attraper ce truc dans son papier blanc, ce truc qui dégage cette odeur rouge irrésistible. Il plonge sous la main de Bryan et se saisit du paquet entre ses mâchoires.

— Lâche ça ! braille Bryan. Tu lâches ça… TOUT DE SUITE !

Et pour avoir plus d’amplitude pour se pencher derrière le siège, il appuie fermement sur les deux pieds. Malheureusement, l’un d’eux est posé sur l’accélérateur. La camionnette se lance à l’assaut de la colline dans une pointe de vitesse. En cet instant précis, Bryan est tellement énervé et scandalisé qu’il en a oublié où il se trouve (sur la Route 7) et ce qu’il est supposé y faire (conduire un camion). Tout ce qui l’intéresse, c’est d’arracher ce foutu paquet de viande de la gueule de Mitraille.

— Donne-moi ça ! crie-t-il en tirant dessus.

Tout en remuant la queue encore plus vigoureusement (pour le chien, ce repas est aussi devenu un jeu), Mitraille tire de plus belle. On entend le bruit du papier qui se déchire. La camionnette a maintenant complètement quitté la chaussée. Au-delà s’étend un bosquet de pins, illuminé d’un voile de brume verte et or. Bryan ne pense qu’à cette viande. On ne lui fera pas manger de la viande à la bave de chien, faudrait voir à se mettre ça dans le crâne.