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— Donne ça ! hurle-t-il sans voir l’homme se dressant sur sa trajectoire, sans voir non plus la camionnette qui bondit juste derrière lui, ni la portière s’ouvrir côté passager, ni cette espèce d’échalas de cow-boy sauter en vol, dégainant au passage un revolver à grosse crosse jaune dans un holster à la taille, avant de rouler au sol. Le monde de Bryan Smith se résume en cet instant à un chien très vilain et à un paquet de viande. Et tandis qu’ils se battent, des roses rouges apparaissent sur le papier comme des tatouages.

19

— Le voici ! s’exclama le garçon du nom de Jake, mais Irene Tassenbaum l’avait très bien vu tout seule.

Stephen King portait un jean, une chemise de travail en batiste, et une casquette de base-ball. Il se trouvait bien au-delà de l’intersection de Warrington et de la Route 7, il avait gravi environ un quart de la côte.

Elle enfonça l’embrayage à fond, rétrograda en seconde comme un pilote de Formule 1 qui aperçoit le drapeau quadrillé, puis braqua à gauche, les deux mains rivées au volant. Le pick-up de Chip McAvoy branla mais ne bascula pas. Elle entrevit un éclat métallique tandis qu’un véhicule atteignait le sommet de la colline, en sens inverse. La colline sur laquelle se trouvait King. Elle entendit l’homme assis à côté d’elle hurler :

— Collez-vous derrière lui !

Elle obéit, même si elle voyait à présent que le véhicule en face avait quitté la route, et risquait donc de les heurter de plein fouet. Sans parler de Stephen King, qui se retrouverait écrabouillé dans un sandwich métallique.

La portière s’ouvrit à la volée et le dénommé Roland sauta et roula à moitié hors du camion.

Et ensuite, les choses allèrent très, très vite.

CHAPITRE 2

Ves’-Ka Gan

1

Et ce qui se passa fut d’une simplicité redoutable : la hanche malade de Roland le trahit. Il tomba à genoux dans un cri de fureur, de douleur et de consternation mêlées. Puis un corps obscurcit momentanément la lumière du jour, celui de Jake qui bondit par-dessus le Pistolero d’une seule enjambée. Dans la cabine, Ote aboyait furieusement :

— Ake-Ake ! Ake-Ake !

— Jake, non ! hurla Roland.

Et il vit tout avec une clarté insupportable. Le garçon attrapa l’écrivain par la taille au moment où le véhicule bleu — ni un camion ni une voiture, mais plutôt un croisement entre les deux — fonçait sur eux dans un vacarme de musique dissonante. Jake fit basculer King sur la gauche, faisant bouclier avec son propre corps, aussi fut-ce lui que le camion percuta. Derrière le Pistolero, à présent à genoux, les mains en sang enterrées dans la poussière, la femme de l’épicerie poussa un hurlement.

— JAKE, NON ! tempêta de nouveau Roland, mais trop tard.

Ce garçon qu’il considérait comme son fils disparut sous le véhicule bleu. Le Pistolero aperçut une petite main tendue — qu’il n’oublierait jamais — puis elle disparut, elle aussi. King, d’abord heurté par Jake, puis par le poids du camion qui écrasait l’enfant, fut projeté au bord du petit bosquet à trois mètres du point d’impact. Il atterrit sur le flanc droit, et sa tête heurta une pierre, assez fort pour faire voler sa casquette. Puis il roula, tentant peut-être de se remettre debout. Ou peut-être ne tentant rien du tout, car ses yeux étaient deux billes, et en état de choc.

Le conducteur braqua son volant au maximum et la camionnette passa à gauche de Roland, le ratant de quelques centimètres à peine, lui envoyant en plein visage un nuage de poussière. Déjà il ralentissait, peut-être freinait-il à fond, maintenant qu’il était trop tard. Il heurta le capot du pick-up par le côté, ce qui acheva de le ralentir, sans cependant faire de gros dégâts. Avant de s’arrêter complètement, il tamponna de nouveau King, cette fois-ci allongé sur le sol. Roland entendit le craquement sec d’un os qui casse. Suivi par un cri de douleur de l’écrivain. Et alors Roland fut certain de l’origine de la douleur dans sa hanche. Ça n’avait jamais été de l’arthrite sèche.

Il se remit sur ses pieds en titubant, prenant très vaguement conscience de ce que la douleur avait totalement disparu. Il jeta un regard en direction du corps de Stephen King formant des angles contre nature, sous le pneu avant gauche du véhicule bleu, et ne put s’empêcher de penser Bien fait ! avec une sauvagerie aveugle. Bien fait ! Si quelqu’un doit mourir ici, que ce soit toi ! Au diable le nombril de Gan, au diable les histoires qui en sortent, au diable la Tour, que ce soit toi, pas mon garçon !

Le bafouilleux passa comme une flèche devant Roland, se précipitant auprès de Jake, allongé sur le dos à l’arrière de la camionnette, le pot d’échappement soufflant de la fumée bleue dans ses yeux ouverts. Ote n’hésita pas une seconde, il s’empara du sac d’Orizas toujours accroché à l’épaule de Jake et s’en servit pour éloigner le corps du garçon du camion, centimètre après centimètre, soulevant de petits nuages de poussière avec ses petites jambes courtaudes et musclées. Du sang coulait des oreilles de Jake, et de la commissure de ses lèvres. Les talons de ses bottillonnes laissèrent un double sillon dans la terre et dans le lit brun d’aiguilles de pin.

Roland s’approcha de Jake en vacillant et tomba à genoux à côté de lui. Sa première pensée fut que Jake allait peut-être s’en tirer, après tout. Les membres étaient droits, dieux merci, et la marque qui lui barrait le nez et une de ses joues imberbes était de l’huile teintée de rouille et non du sang, comme il l’avait d’abord cru. Il y avait bien du sang qui coulait de ses oreilles, oui, et aussi de sa bouche, mais il s’agissait peut-être seulement d’une coupure qu’il se serait faite avec ses dents, ou bien…

— Va voir l’écrivain, fit Jake.

Il avait la voix calme, pas du tout modifiée par la douleur. On aurait pu croire qu’ils étaient tranquillement assis autour d’un feu de camp, après une journée de marche, à attendre ce qu’Eddie aimait à appeler les rations… ou, s’il se sentait d’humeur particulièrement joviale (ce qui était souvent le cas), les rations et les « buvances ».

— L’écrivain peut attendre, répondit sèchement Roland, en pensant intérieurement : On vient de me donner un miracle. Il est la combinaison de ce corps de garçon pas tout à fait terminé et encore souple, et de cette terre molle qui s’est affaissée sous lui quand le camiobile de cet enfoiré lui a roulé dessus.

— Non, dit Jake, il ne peut pas.

Et lorsqu’il bougea pour essayer de s’asseoir, sa chemise se tendit un peu plus contre son corps, et Roland aperçut l’innommable concavité de son torse. Un nouveau flot de sang coula de la bouche de Jake et lorsqu’il essaya de parler de nouveau, il ne parvint qu’à tousser. Le cœur de Roland se tordit comme un chiffon dans sa poitrine et il se demanda comment il pouvait continuer de battre, devant un spectacle pareil.

Ote poussa un gémissement plaintif, le prénom de Jake mêlé de sanglots, qui donna la chair de poule au Pistolero.

— N’essaie pas de parler. Il y a peut-être quelque chose de brisé à l’intérieur. Une côte, ou peut-être deux.

Jake tourna la tête. Il cracha un caillot de sang — une partie se mit à couler comme du jus de tabac à chiquer — et saisit le poignet de Roland. Son emprise était ferme. Ainsi que sa voix, claire et distincte.

— Tout est brisé. Ce corps est en train de mourir… Je le sais, je l’ai déjà vécu.