Et ce qu’il dit ensuite, Roland le pensait juste avant qu’ils repartent de Cara Qui Rit :
— Si le ka le veut ainsi, qu’il en soit ainsi. Occupe-toi de l’homme que nous sommes venus sauver !
Il lui fut impossible de nier cette autorité, dans la voix et le regard du garçon. C’était joué, à présent, le Ka de Dix-Neuf avait fait son temps. Sauf, peut-être, pour King. L’homme qu’ils étaient venus sauver. Quelle proportion de leur destin avait dansé au bout de ces doigts voltigeurs, tachés par le tabac ? Tout ? Une partie seulement ? Ceci ?
Quelle que fût la réponse, Roland aurait pu le tuer à mains nues, alors qu’il était allongé là, crucifié par la machine qui lui avait roulé dessus, sans se soucier une seconde que King n’ait pas été au volant du camion. S’il avait fait ce que le ka attendait de lui, jamais il ne se serait trouvé là, quand cet imbécile se serait pointé, et la poitrine de Jake n’aurait pas cet horrible renfoncement. C’était trop, si tôt après l’embuscade contre Eddie.
Et pourtant…
— Ne bouge pas, dit-il en se relevant. Ote, ne le laisse pas bouger.
— Je ne bougerai pas.
Chaque mot d’une clarté et d’une assurance remarquables. Mais à présent, Roland voyait du sang tacher le bas de sa chemise et l’entrejambe de son jean, fleurir là comme des roses rouges. Une fois déjà il était mort et il était revenu. Mais pas de ce monde-ci. Dans ce monde, la mort, c’était toujours pour de bon.
Roland se retourna vers l’écrivain.
Quand Bryan Smith tenta de se dégager de derrière son volant, Irene Tassenbaum le repoussa violemment contre le dossier de son siège. Ses chiens, flairant peut-être l’odeur du sang, ou celle d’Ote, ou les deux, sautillaient en aboyant sauvagement derrière lui. La radio martelait à présent une espèce de morceau hystérique de heavy metal. Elle crut que sa tête allait exploser, non pas à cause du choc de ce qui venait de se passer, mais simplement à cause du vacarme. Elle aperçut le revolver du type sur le tapis de sol et s’en empara. La petite partie de son cerveau encore capable de réfléchir de manière cohérente fut ébahie par le poids de cette chose. Néanmoins, elle le pointa vers l’homme, puis se pencha devant lui et tapa un grand coup sur le bouton de l’autoradio. Une fois ces fichues guitares hurlantes dégagées, elle entendit de nouveau le chant des oiseaux, ainsi que les aboiements de deux chiens, et les hurlements d’un troisième… d’une créature, quoi.
— Reculez votre camion, pour dégager le type que vous avez renversé, ordonna-t-elle. Lentement. Et si vous roulez encore une fois sur le gosse, je vous jure que je vous éclate votre cervelle de crétin.
Bryan Smith fixa sur elle des yeux perplexes et injectés de sang.
— Quel gosse ?
Lorsque la roue avant de la camionnette se dégagea du corps de l’écrivain, Roland constata que ses jambes étaient tordues vers la droite en un angle anormal, et qu’une bosse déformait le côté de son jean. Le fémur, sans doute. Il s’était en outre ouvert le front, et tout le côté droit de son visage était baigné de sang. Il avait l’air en pire état que Jake, bien pire, mais un seul regard suffit au Pistolero pour évaluer que, s’il avait le cœur solide et que le choc ne l’avait pas tué, il s’en tirerait probablement. Et il revit Jake saisir l’homme par la taille, le protéger en faisant bouclier, encaissant l’impact de son petit corps.
— Encore vous, dit King à voix basse.
— Vous vous souvenez de moi.
— Oui. Maintenant.
King se passa la langue sur les lèvres.
— Soif.
Roland n’avait rien à boire, et même dans le cas contraire, il n’aurait pas donné à King plus que les quelques gouttes nécessaires pour s’humecter les lèvres. Le liquide pouvait entraîner des vomissements, en cas de blessures, et les vomissements pouvaient causer l’étouffement.
— Désolé, dit-il seulement.
— Non, vous ne l’êtes pas.
Il se lécha de nouveau les lèvres.
— Jake ?
— Là-bas, par terre. Vous le connaissez ?
King essaya de sourire.
— Je l’ai écrit. Où est celui qui vous accompagnait ? Où est Eddie ?
— Mort, fit Roland. Dans le Devar-Toi.
King fronça les sourcils.
— Le Devar… ? Je ne connais pas.
— Non. C’est pour ça qu’on est ici. Qu’il fallait qu’on vienne. Un de mes amis est mort, un autre est peut-être mourant, et le tet est brisé. Tout ça parce qu’un homme paresseux et craintif a interrompu le travail auquel le ka le destinait.
Pas de circulation, sur la route. Hormis les aboiements des chiens, les hurlements du bafouilleux, et le gazouillis des oiseaux, le monde était silencieux. Ils auraient pu être suspendus dans le temps.
Peut-être qu’on l’est vraiment, se dit Roland. Désormais il en avait vu assez pour croire que c’était possible. Tout était possible.
— J’ai perdu le Rayon, avoua King, allongé sur son lit d’aiguilles de pin, au bord du bosquet.
La lumière de ce début d’été fusait tout autour de lui, en une brume verte et or.
Roland passa la main dans le dos de King et l’aida à se redresser. L’écrivain poussa un cri de douleur lorsque la bosse de sa hanche droite roula dans les restes brisés et comprimés de l’os, mais il ne protesta pas. Roland tendit la main en direction du ciel. De gros nuages blancs et joufflus — los angeles, comme les appelaient les cow-boys de Mejis — reposaient immobiles sur fond bleu, sauf ceux juste au-dessus d’eux. Ceux-là traversaient le ciel en se hâtant, comme si un fin filet de vent les poussait.
— Là ! murmura furieusement Roland à l’oreille égratignée et remplie de terre de l’écrivain. Juste au-dessus de toi ! Tout autour de toi ! Ne le sens-tu pas ? Ne le vois-tu pas ?
— Si, fit King. Je le vois, maintenant.
— Si fait, et il a toujours été là. Vous ne l’avez pas perdu, vous avez seulement détourné votre œil de lâche. Mon ami a dû vous sauver, pour que vous le voyiez à nouveau.
De la main gauche, Roland fouilla dans son ceinturon et en sortit une balle. Au début, ses doigts refusèrent de se livrer à ce bon vieux tour d’agilité ; ils tremblaient trop fort. Il ne réussit à les immobiliser qu’en se disant que plus l’exercice lui prendrait de temps, plus il risquait d’être interrompu, ou de voir mourir Jake pendant qu’il s’occupait de ce misérable rebut de l’humanité.
Il leva les yeux et vit la femme qui tenait en respect le conducteur du camion, avec son arme. Très bien. Elle était très bien. Pourquoi Gan n’avait-il pas confié l’écriture de cette histoire à quelqu’un comme elle ? En tout cas, son instinct de la garder avec eux avait été le bon. Même le raffut infernal des chiens et du bafouilleux s’était calmé. Ote nettoyait l’huile et la terre sur le visage de Jake à coups de langue, pendant que dans la camionnette Mitraille et Pistolet engouffraient la viande hachée, cette fois sans intervention intempestive de leur maître.
Roland se retourna vers King, et la balle fit sa vieille danse sur le dos de sa main, entre ses doigts. King sombra presque immédiatement, comme la plupart des gens qui ont déjà été hypnotisés. Il gardait les yeux ouverts, mais ils semblaient regarder au-delà du Pistolero, à travers lui.
Le cœur du Pistolero lui hurlait d’en finir le plus vite possible, mais sa tête n’était pas dupe. Il ne faut pas bâcler les choses. Sauf si tu tiens vraiment à rendre le sacrifice de Jake inutile.