La femme le regardait, de même que le conducteur de la camionnette, assis dans l’entrebâillement de la portière. Roland vit que sai Tassenbaum se débattait, mais Bryan Smith, lui, avait suivi King au pays du sommeil. Ce qui ne surprit pas le Pistolero outre mesure. Si cet homme avait la moindre idée de ce qu’il venait de faire, il était naturel qu’il saisisse n’importe quelle occasion de s’en évader. Même temporaire.
Le Pistolero dirigea de nouveau son attention vers cet homme qui devait être son biographe, sans doute. Il utilisa la même procédure que la première fois. Quelques jours auparavant, dans sa vie. Plus de deux décennies plus tôt, dans celle de l’écrivain.
— Stephen King, me voyez-vous ?
— Pistolero, je vous vois très bien.
— Quand m’avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Quand on habitait Bridgton. Quand mon tet était jeune. Quand j’apprenais juste à écrire.
Il marqua une pause, puis il donna à Roland l’indication probablement la plus significative pour lui, indication différente pour chaque homme :
— Quand je buvais encore.
— Êtes-vous endormi, en ce moment ?
— Profondément.
— Êtes-vous dans la douleur ?
— En plein dedans, oui. Je vous remercie.
Le bafou-bafouilleux se remit à hurler. Roland tourna la tête, terrifié à la perspective de ce que ce hurlement pouvait signifier. La femme s’était approchée de Jake, et s’agenouillait à ses côtés. Roland fut soulagé de voir Jake passer le bras autour du cou de la femme, et attirer son visage près de sa bouche, pour lui parler à l’oreille. S’il avait assez de force pour faire ça…
Arrête ! Tu as vu cette difformité sous sa chemise ! Tu ne peux pas te permettre de perdre du temps à espérer.
Il se trouvait confronté à un cruel paradoxe : parce qu’il aimait Jake, il devait le laisser mourir auprès d’Ote et d’une femme qu’ils avaient rencontrée à peine une heure plus tôt.
Peu importait. Il avait à faire avec King, pour l’instant. Si Jake devait entrer dans la clairière pendant qu’il avait le dos tourné… si le ka en décidait ainsi, ainsi soit-il.
Roland convoqua toute sa volonté et sa concentration. Il les condensa en une pointe brûlante, puis les dirigea de nouveau vers l’écrivain.
— Êtes-vous Gan ? demanda-t-il brusquement, sans savoir pourquoi cette question lui venait — mais sachant que c’était la bonne question.
— Non, répondit immédiatement King.
Du sang provenant de sa coupure à la tête lui coula dans la bouche, et il le recracha, sans même cligner des yeux.
— J’ai cru l’être, autrefois, mais c’était l’effet de l’alcool. Et de l’orgueil, je suppose. Aucun écrivain n’est Gan — aucun peintre, aucun sculpteur, aucun compositeur. Nous sommes kas-ka Gan. Pas ka-Gan, mais kas-ka Gan. Vous comprenez ? Vous… vous intuitez ?
— Oui, dit Roland.
Les prophètes de Gan ou les hérauts de Gan : l’expression pouvait signifier indifféremment les deux. Et il sut pourquoi il avait posé cette question.
— Et ce chant que vous chantez, c’est le Ves’-Ka Gan. N’est-ce pas ?
— Oh oui ! fit King en souriant. Le Chant de la Tortue. Il est beaucoup trop ravissant pour un type comme moi, qui sais à peine siffler un air !
— Je m’en moque, dit le Pistolero.
Il réfléchit aussi intensément que le lui permettait son esprit embrumé.
— Et maintenant, vous êtes blessé.
— Est-ce que je suis paralysé ?
— Je ne sais pas.
Et je m’en fiche.
— Tout ce que je sais, c’est que vous êtes en vie, et que quand vous pourrez de nouveau écrire, vous chercherez à entendre le Chant de la Tortue, le Ves’-Ka Gan, comme vous l’avez fait autrefois. Paralysé ou pas. Et cette fois-ci vous le chanterez jusqu’à la fin de la chanson.
— D’accord.
— Vous…
— Et Urs-Ka Gan, le Chant de l’Ours, l’interrompit King.
Puis il secoua la tête, bien que ce fût visiblement douloureux, malgré l’état d’hypnose.
— Urs-A-Ka Gan.
Le Cri de l’Ours ? Le Hurlement de l’Ours ? Roland ne savait pas lequel. Il lui faudrait espérer que ça n’avait pas d’importance, que ce n’était là que le délire d’un écrivain en train de couper les cheveux en quatre.
Une voiture tractant un camping-car passa devant la scène de l’accident sans même ralentir, puis deux grosses motos filèrent à toute vitesse en sens inverse. Et il vint à Roland une pensée étrangement convaincante : le temps ne s’était pas arrêté, mais eux se trouvaient, pour l’instant, dim. Et par là, protégés par le Rayon, qui ne subissait plus d’assaut destructeur et était donc en mesure de les aider, du moins un peu.
Répète-le-lui. Il faut qu’il n’y ait aucun malentendu. Et pas de faiblesses, comme il en a déjà eu.
Roland se pencha jusqu’à ce que leurs deux visages soient tout près de se toucher, leurs nez à un millimètre l’un de l’autre.
— Cette fois-ci, vous chanterez la chanson jusqu’au bout, vous écrirez l’histoire jusqu’au bout. Est-ce que vous intuitez vraiment ?
— « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », fit King d’une voix rêveuse. J’aimerais pouvoir écrire une fin de ce genre.
— Et moi donc.
Et c’était bien ce qu’il souhaitait le plus au monde. En dépit de son chagrin, le temps des larmes n’était pas encore venu. Ses yeux étaient comme deux pierres brûlantes dans sa tête. Peut-être les larmes viendraient-elles plus tard, quand ce qui s’était produit ici commencerait à lui apparaître dans toute sa réalité et son ampleur.
— Je ferai ce que vous dites, pistolero. Peu importe comment tournera le récit, quand les pages viendront à manquer.
La voix même commençait à manquer à King. Roland se dit qu’il sombrerait bientôt dans l’inconscience.
— Je suis désolé pour vos amis, sincèrement, je le suis.
— Merci, dit Roland, réprimant difficilement la pulsion d’attraper la gorge de l’écrivain à pleines mains et de serrer jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Il se releva, mais King ajouta quelque chose qui l’arrêta net.
— Vous l’avez cherché, son chant à elle, comme je vous avais dit de le faire ? Le Chant de Susannah ?
— Je… oui.
Et alors King se força à se redresser sur un coude, et bien qu’à l’évidence il n’ait plus beaucoup de forces, sa voix s’éleva, claire et distincte :
— Elle a besoin de vous. Et vous, d’elle. Maintenant laissez-moi tranquille. Gardez votre haine pour ceux qui la méritent vraiment. Je ne suis pas plus responsable de votre ka que je ne le suis de Gan ou du monde, et nous le savons tous les deux. Laissez ces enfantillages derrière vous — et votre chagrin, aussi — et faites ce que vous voudriez que je fasse.
La voix de King monta en un cri rauque. Il attrapa le poignet de Roland et le serra avec une force incroyable.
— Finissez le travail !