Lorsque Roland essaya de répliquer, rien ne lui vint, d’abord. Il dut commencer par s’éclaircir la gorge.
— Dormez, sai — dormez et oubliez tout le monde présent ici, sauf l’homme qui vous a renversé.
— Je marchais… et ce type m’a renversé.
— Il n’y avait personne d’autre, ici. Ni moi, ni Jake, ni cette femme.
— Personne d’autre, acquiesça King. Juste moi et lui. Il dira la même chose ?
— Oui-là. Bientôt vous dormirez très profondément. Plus tard vous ressentirez peut-être la douleur, mais pour l’instant vous ne sentez rien.
— Pas de douleur pour l’instant. Dormir profondément.
La silhouette tordue de King se détendit sur son lit d’aiguilles de pin.
— Cependant, avant de vous endormir, écoutez encore un instant, ordonna Roland.
— J’écoute.
— Une femme viendra peut-être à v… Attendez une seconde. Est-ce qu’il vous arrive de rêver que vous faites l’amour avec des hommes ?
— Vous me demandez si je suis gay ? Un homosexuel refoulé, peut-être ? fit King d’une voix lasse, mais amusée.
— Je ne sais pas. (Roland marqua une pause). J’imagine, oui.
— La réponse est non. Il m’arrive de rêver que je fais l’amour avec des femmes. Un peu moins maintenant, en vieillissant… et peut-être plus du tout pour un bon moment, désormais. Cette espèce de con m’a vraiment bousillé.
Pas autant qu’il a bousillé mon garçon, pensa Roland avec amertume, mais il ne dit mot.
— Si tu ne rêves que d’amour avec des femmes, alors c’est une femme qui viendra peut-être à toi.
— Vous dites ainsi ?
King avait l’air vaguement intéressé.
— Oui. Si elle vient, elle sera ravissante. Elle vous parlera du plaisir et du réconfort qui vous attendent dans la clairière. Elle se fera peut-être appeler Morphine ou Morphia, Fille du Sommeil, ou encore Selena, Fille de la Lune. Elle vous offrira son bras et proposera de vous y conduire. Vous devrez refuser.
— Je devrai refuser.
— Même si vous êtes tenté par ses yeux et par ses seins.
— Même, acquiesça King.
— Et pourquoi refuserez-vous, sai ?
— Parce que le chant n’est pas terminé.
Roland se sentit enfin satisfait. Mme Tassenbaum était agenouillée près de Jake. Le Pistolero les ignora tous deux et se dirigea vers l’homme assis au volant de son chariot à moteur, celui qui avait causé tous ces dégâts. L’homme avait les yeux vides et écarquillés, et la mâchoire qui pendait mollement. Un filet de bave dégoulinait de son menton mal rasé.
— Vous m’entendez, sai ?
L’homme hocha la tête d’un air craintif. Derrière lui, les deux chiens s’étaient tus. Deux paires d’yeux brillants fixèrent le Pistolero, de l’arrière du véhicule.
— Comment vous appelez-vous ?
— Bryan, si cela vous sied — Bryan Smith.
Non, cela ne lui seyait pas du tout. Encore un qu’il aurait aimé étrangler. Une autre voiture passa sur la route, et cette fois-ci, la personne au volant klaxonna au passage. Quelle que fût leur protection, elle n’allait pas tenir très longtemps.
— Sai Smith, tu viens de renverser un homme, avec ta voiture, ton camiobile, quel que soit le nom que tu lui donnes.
Bryan Smith se mit à trembler des pieds à la tête.
— J’ai jamais eu le moindre PV, gémit-il, et voilà que j’me r’trouve à renverser le type le plus connu de tout l’État ! C’est mes chiens, ’s’battaient.
— Ce ne sont pas vos mensonges qui me mettent en colère, le coupa Roland, mais la peur qui les provoque. Ferme donc ta bouche.
Bryan Smith obéit. Lentement, son visage tournait au blanc cireux.
— Vous étiez seul, quand vous l’avez heurté. Personne d’autre ici que vous et le conteur. Vous comprenez ?
— J’étais seul. Monsieur, est-ce que vous êtes un entrant ?
— Peu importe ce que je suis. Vous êtes allé vérifier qu’il était toujours en vie.
— Toujours en vie, super, fit Smith. J’ai jamais voulu faire de mal à qui qu’ce soit, sérieux.
— Il vous a parlé. C’est comme ça que vous avez su qu’il était en vie.
— Oui ! dit Smith, le sourire aux lèvres. Puis, fronçant les sourcils : Et qu’est-ce qu’il a dit ?
— Vous avez oublié. Vous étiez nerveux, et affolé.
— Affolé et nerveux. Nerveux et affolé. Pour sûr.
— Maintenant, reprenez le volant. Et alors vous vous réveillerez, petit à petit. Et quand vous arriverez à une maison ou à une boutique, vous direz qu’il y a un homme blessé, sur la route. Un homme qui a besoin d’aide. Répétez, et soyez sincère.
— Je reprends le volant.
Il caressa ledit volant comme s’il avait déjà hâte d’être parti. Roland se doutait que c’était le cas.
— Je me réveille, petit à petit. Quand j’arrive à une maison ou une boutique, je leur dis que Stephen King est blessé sur le bord d’la route, et qu’il a besoin d’aide. Je sais qu’il est en vie, parce qu’il m’a parlé. C’était un accident.
Il marqua une pause.
— Pas ma faute. Il marchait sur la route.
Nouvelle pause.
— Sûrement.
Après tout, est-ce que ça m’importe vraiment, sur le dos de qui tout ce bazar retombe ? se demanda Roland. À la vérité, il s’en moquait. Quoi qu’il en soit, King se remettrait à écrire. Et Roland espérait presque que ce serait lui qui paierait, parce que tout était sa faute. Il n’avait rien à faire là, de toute manière.
— Partez, maintenant, ordonna-t-il à Bryan Smith. Je ne veux plus vous voir.
Smith fit démarrer sa camionnette avec un air de profond soulagement. Roland ne prit pas la peine de le regarder s’éloigner. Il se dirigea vers Mme Tassenbaum et tomba à genoux à côté d’elle. Ote s’était assis près de la tête de Jake. Le bafouilleux s’était tu, sachant que ses gémissements ne seraient plus entendus de celui qu’il pleurait. Ce que le Pistolero craignait le plus au monde s’était finalement produit. Tandis qu’il parlait à deux hommes qu’il méprisait, le garçon qu’il aimait plus que tout — plus que quiconque dans sa vie, même Susan Delgado — avait péri sous ses yeux pour la deuxième fois. Jake était mort.
— Il vous a parlé, dit Roland.
Il prit Jake dans ses bras et se mit à le bercer doucement, d’avant en arrière. Les Rizas tintaient dans leur sac. Il sentait déjà le froid envahir le corps du garçon.
— Oui.
— Qu’a-t-il dit ?
— De revenir vous chercher, « quand le travail ici serait fini ». Ce sont ses mots exacts. Et puis il a murmuré : « Dites à mon père que je l’aime. »
Roland émit un son déchirant, étouffé et désespéré, qui remonta du plus profond de sa gorge. Il se rappela Fedic, juste après qu’ils avaient passé la porte. Aïle, Père, avait dit Jake. Roland l’avait pris dans ses bras, alors. Sauf qu’à ce moment-là il avait senti battre le cœur du garçon. Il aurait tout donné pour le sentir battre à nouveau.
— Ce n’est pas tout, ajouta-t-elle. Mais avons-nous le temps maintenant, surtout si je peux vous le dire plus tard ?
Roland comprit immédiatement où elle voulait en venir. L’histoire qu’allaient raconter Bryan Smith et Stephen King était toute simple. Elle ne prévoyait pas la présence d’un vagabond efflanqué avec un gros pistolet, ou d’une femme aux cheveux grisonnants. Encore moins d’un enfant mort avec un sac rempli de plats affûtés et une mitraillette dans la ceinture de son pantalon.