La seule question était de savoir si oui ou non cette femme allait revenir. Elle n’était pas la première qu’il avait réussi à amener à faire des choses qu’elle n’aurait pas faites en temps normal, mais il savait que la situation pourrait lui apparaître différemment, une fois qu’elle ne serait plus en présence du Pistolero. Lui demander sa parole — Jurez-vous de revenir me chercher, sai ? Le jurez-vous sur le cœur arrêté de ce garçon ? — n’était pas la bonne solution. Elle pouvait être très sincère sur le coup et y réfléchir à deux fois, passée la première colline.
Pourtant, quand il avait eu l’occasion d’emmener l’épicier à qui appartenait le camion, il ne l’avait pas fait. Il n’avait pas non plus choisi le vieillard qui tondait la pelouse chez l’écrivain.
— Plus tard, ça ira. Pour l’heure, dépêchez-vous de partir. Si pour une raison ou pour une autre vous sentez que vous ne pourrez pas revenir, je ne vous en voudrai pas.
— Où vous iriez, tout seul ? demanda-t-elle. Comment sauriez-vous où aller ? Ce n’est pas votre monde. N’est-ce pas ?
Roland ignora la question.
— Si quand vous revenez la première fois, il y a encore du monde — agents de la paix, gardes du guet, dos bleus, je ne sais pas —, passez sans vous arrêter. Revenez une demi-heure plus tard. S’ils sont toujours là, ne vous arrêtez pas. Continuez comme ça jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.
— Est-ce qu’ils remarqueront mon manège ?
— Je ne sais pas. D’après vous ?
Elle réfléchit un instant, puis, souriant presque :
— Les flics ? Dans ce bled ? Sans doute pas.
Il hocha la tête, convaincu par son raisonnement.
— Quand vous aurez l’impression que la voie est libre, arrêtez-vous. Vous ne me verrez pas, mais moi je vous verrai. J’attendrai jusqu’à la nuit. Si alors vous n’êtes pas revenue, je m’en irai.
— Je reviendrai vous chercher, mais pas dans cette misérable guimbarde qu’ils osent appeler une camionnette. Je serai au volant d’une Mercedes-Benz S600, annonça-t-elle avec une pointe de fierté.
Roland n’avait aucune idée de ce qu’était une Mercedes-Baine, mais il acquiesça comme s’il voyait de quoi il s’agissait.
— Partez. Nous parlerons plus tard, quand vous serez revenue.
Si vous revenez, se dit-il.
— Je pense que vous aurez besoin de ceci, dit-elle en glissant le revolver de Roland dans son holster.
— Grand merci, sai.
— Je vous en prie.
Il la regarda retourner jusqu’au vieux camion (dont il était certain qu’elle s’était mise à bien l’aimer, malgré son discours méprisant) et se hisser sur le siège, côté conducteur. Et en la regardant, il comprit qu’il lui manquait quelque chose, et que ce quelque chose pourrait bien se trouver dans le camion.
— Hé, oh !
Mme Tassenbaum avait déjà la main sur la clé de contact. Elle suspendit son geste et adressa un regard interrogateur au Pistolero. Roland reposa Jake avec précaution sur la terre dans laquelle il allait bientôt être enseveli (et c’est cette pensée qui lui avait fait rappeler Mme Tassenbaum) et se releva. Il grimaça et porta la main à sa hanche. Mais c’était le fait de l’habitude. Il ne ressentait aucune douleur.
— Quoi ? demanda-t-elle en le voyant approcher. Si je ne pars pas au plus vite…
Autant ne pas partir du tout.
— Oui. Je sais.
Il inspecta l’arrière de la camionnette. Au milieu des outils éparpillés il distingua une forme carrée, sous une bâche bleue. Les bords de la bâche étaient repliés sous l’objet pour éviter qu’il éclate. Lorsque Roland dégagea la bâche, il vit huit ou dix boîtes de ce gros papier raide qu’Eddie appelait du « carre-thon ». Elles étaient assemblées pour former un cube. L’image imprimée sur le dessus lui révéla qu’elles contenaient des boîtes de bière. Il n’aurait pas pris plus de soin s’il s’était agi d’explosifs ultrasensibles.
C’était la bâche, qu’il voulait.
Il recula du camion avec le tissu dans les bras et lança :
— Maintenant vous pouvez y aller.
Elle fit tourner la clé, mais ne démarra pas immédiatement.
— Monsieur, je voulais vous dire… toutes mes condoléances. Je vois bien ce que ce garçon représentait pour vous.
Roland Deschain inclina la tête, mais ne dit rien.
Irene Tassenbaum le fixa encore quelques secondes, se remémora cette évidence, que les mots étaient parfois bien inutiles, puis fit démarrer le moteur en claquant sa portière. Il la regarda reprendre la route (elle avait désormais une maîtrise parfaite de l’usage de l’embrayage), amorçant un tournant raide pour reprendre la direction du nord, vers East Stoneham.
Toutes mes condoléances.
Et il se retrouvait seul avec son deuil. Seul avec Jake. Pendant une seconde, Roland resta debout, à contempler le petit bosquet longeant la grand-route, à contempler aussi deux des trois êtres qui s’étaient retrouvés là : un homme, inconscient, et un garçon, mort. Roland avait les yeux secs et brûlants, il les sentait battre dans ses orbites, et il crut qu’il avait de nouveau perdu la faculté de pleurer. Il trouva cette idée horrifiante. S’il était incapable de verser la moindre larme après tout ça — après avoir tout regagné, puis tout reperdu —, à quoi bon ? Aussi ce fut pour lui un immense soulagement, lorsqu’elles vinrent enfin. Elles coulèrent de ses yeux, venant apaiser cet éclat d’un bleu presque dément. Elles dévalèrent ses joues sales. Il pleura presque en silence, pourtant il y eut un sanglot, et Ote l’entendit. Il leva la truffe vers le couloir de nuages fuyant à vive allure, et poussa un seul hurlement. Puis il se tut, lui aussi.
Ote à ses talons, Roland porta Jake dans les bois. Que le bafouilleux sanglotât lui aussi n’était pas pour surprendre Roland ; il l’avait déjà vu pleurer, auparavant. Et l’époque à laquelle il croyait que les démonstrations d’intelligence (et de compassion) d’Ote n’étaient sans doute rien de plus qu’un don d’imitation était révolue depuis bien bien long. Ce qui occupait surtout l’esprit de Roland, et accompagnait ces quelques pas, c’est une prière pour les morts qu’il avait entendu dire à Cuthbert, lors de leur dernière campagne ensemble, celle qui s’était achevée à Jéricho Hill. Il doutait que Jake eût besoin d’une prière pour l’accompagner là-haut, mais le Pistolero avait besoin de s’occuper l’esprit, qu’il ne sentait pas très vaillant, en cet instant. S’il s’aventurait trop loin dans la mauvaise direction, il se briserait certainement. Peut-être plus tard pourrait-il céder à l’hystérie — ou même à l’irina, la folie qui soigne — mais pas maintenant. Il ne romprait pas maintenant. Il ne laisserait pas la mort de cet enfant ne rimer à rien.
L’éclat vert et or qu’on ne retrouve à l’été que dans les forêts (et les vieilles forêts, encore, comme celle que parcourait l’Ours Shardik) se fit soudain plus profond. Il se glissait au travers des arbres en rayons sombres, et l’endroit où Roland choisit finalement de s’arrêter ressemblait plus à une église qu’à une clairière. Il avait parcouru approximativement deux cents pas depuis la route, en direction de l’ouest. Il déposa Jake et scruta les alentours. Il vit deux boîtes de bière rouillées et quelques douilles vides, sans doute laissées par des chasseurs. Il les jeta plus loin dans les bois, pour que les lieux soient propres. Puis il baissa les yeux vers Jake, essuyant ses larmes pour le voir aussi clairement que possible. Le visage de l’enfant était aussi propre que la clairière même, Ote y avait veillé, mais l’un des yeux de Jake restait ouvert, donnant au garçon un air taquin et maléfique que Roland ne put tolérer. Du doigt il lui referma la paupière, et lorsqu’elle se rouvrit, comme poussée par un ressort (comme un store capricieux, voilà l’image qui lui vint), il lécha la partie charnue de son pouce et le passa de nouveau sur la paupière, pour la lisser. Cette fois, elle demeura close.