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Il fit trois allers et retours pour ramasser des pierres, parce qu’une tombe creusée à la main était forcément creuse, et que, même dans un monde aussi policé que celui-là, les animaux avaient toujours faim. Il entassa les pierres à la tête du trou, cicatrice doublée de terre si riche qu’elle ressemblait à du satin noir. Ote était allongé près de la tête de Jake, à regarder le Pistolero aller et venir, sans un mot. Il avait toujours été différent de ceux de son espèce, de ce qu’étaient devenus ses semblables, depuis que le monde avait changé. Roland avait même été jusqu’à supposer que c’étaient ses bavardages incessants qui avaient coûté à Ote sa place dans le tet — il s’en était fait exclure sans ménagement, d’ailleurs. Quand ils avaient croisé ce bonhomme pour la première fois, pas très loin de la ville de River Crossing, il était squelettique, avec une morsure à moitié cicatrisée sur le flanc. Le bafouilleux avait tout de suite aimé Jake. « Aussi clair que la Terre veut le jour », comme aurait dit Cort (ou le père de Roland, d’ailleurs). Et c’est à Jake que le bafouilleux avait le plus parlé. Roland se disait presque qu’Ote deviendrait peut-être complètement muet, maintenant que le garçon était mort, et cette pensée lui rappela cruellement tout ce qui était perdu.

Il se remémora le garçon, debout devant les habitants de Calla Bryn Sturgis à la lueur des flambeaux, avec son visage jeune et beau, comme s’il était éternel. Je m’appelle Jake Chambers, fils d’Elmer, de la Lignée d’Eld, du KA-TET de Quatre-vingt-dix-neuf, avait-il dit, et oh, si fait, voilà qu’il y était, en quatre-vingt-dix-neuf, avec sa tombe fraîchement creusée, qui l’attendait.

Roland se remit à sangloter. Il s’enfouit le visage dans les mains et se mit à se balancer d’avant en arrière, en appui sur les genoux, dans le parfum sucré de la sève de pin, regrettant amèrement de n’avoir pu s’affranchir du ka avant que ce vieux démon plein de patience lui ait enseigné le prix véritable de sa quête. Il aurait tout donné pour changer le cours de ce qui s’était produit, tout, pour refermer ce trou sans rien à l’intérieur, mais il se trouvait à présent dans le monde dans lequel le temps était à sens unique.

10

Lorsqu’il eut repris ses esprits, il enroula Jake avec précaution dans la bâche bleue, arrangeant une sorte de capuche autour du visage pâle et immobile de l’enfant. Il recouvrirait ce visage pour de bon au moment de refermer la tombe, mais pas avant.

— Ote, demanda-t-il. Tu veux dire au revoir ?

Ote leva les yeux vers Roland, et pendant un moment le Pistolero ne fut pas certain qu’il avait compris la question. Puis le bafouilleux tendit le cou et caressa une dernière fois le visage du garçon d’un coup de langue.

— Ake, dieu, dit-il.

Jake, adieu ou bien « Jake, à Dieu », ça revenait au même, de toute façon.

Le Pistolero prit l’enfant dans ses bras (comme il était léger, ce petit qui avait sauté du grenier à foin avec Benny Slightman, qui avait combattu les vampires avec le Père Callahan ; étonnamment léger comme si le poids de son corps s’était envolé avec sa vie) et le déposa dans le trou. Un peu de terre tomba sur une de ses joues et Roland l’épousseta. Après quoi il ferma de nouveau les yeux pour réfléchir. Puis, enfin — la voix entrecoupée de sanglots —, il parla. Il savait que toute traduction dans la langue de ce monde serait maladroite, pourtant il fit de son mieux. Si l’homme-esprit de Jake rôdait dans les parages, c’était ce langage-là qu’il comprendrait.

« Le temps file, le glas sonne, la vie passe,

aussi entends ma prière.

La naissance n’est rien que la mort commencée,

aussi entends ma prière.

La mort est sans voix, aussi entends ma voix. »

Ces paroles s’envolaient dans la brume vert et or. Roland les laissa partir, puis attaqua la suite. Il parlait plus vite, à présent.

« Voici Jake, qui a servi son ka et son tet.

Je dis vrai.

Que le regard miséricordieux de S’mana soigne

son cœur. Je dis je vous prie.

Que les bras de Gan le soulèvent des ténèbres

de cette terre. Je dis je vous prie.

Entoure-le, Gan, de lumière.

Remplis-le, Chloé, de force.

S’il a soif, donne-lui de l’eau dans la clairière.

S’il a faim, donne-lui à manger dans la clairière.

Que sa vie sur cette terre et la douleur de sa mort ne soient qu’un rêve à son âme qui s’éveille, et que son regard tombe sur chaque vision d’enchantement ; qu’il retrouve les amis qu’il avait perdus, et que tous ceux dont il appelle le nom lui répondent en retour par le sien.

Voici Jake, qui vécut une bonne vie, qui aima les siens, et qui mourut comme en décida le ka.

Tout homme te doit une mort. Voici Jake. Donne-lui la paix. »

Il resta agenouillé quelques instants, les mains croisées entre les genoux, à penser qu’il n’avait pas compris le pouvoir réel du chagrin, ni la douleur du regret, jusqu’à cette seconde.

Je ne supporte pas de le laisser partir.

Mais une fois encore, ce cruel paradoxe : s’il ne le laissait pas partir, son sacrifice était vain.

Roland ouvrit les yeux et dit :

— Au revoir, Jake. Je t’aime, mon enfant.

Puis il referma la capuche bleue sur le visage du garçon, pour le protéger de la pluie qui allait venir.

11

Lorsque la tombe fut remplie et les pierres disposées dessus, Roland retourna à la route et inspecta les traces des divers véhicules, afin de voir ce qu’elles racontaient, et tout simplement parce qu’il n’avait rien d’autre à faire. Lorsqu’il eut fini cette tâche insignifiante, il s’assit sur un tronc renversé. Ote était resté près de la tombe, et Roland se dit qu’il élirait peut-être domicile là. Il appellerait le bafouilleux au moment du retour de Mme Tassenbaum, mais il savait qu’Ote ne viendrait peut-être pas. Si tel était le cas, cela signifierait qu’Ote avait décidé de rejoindre son ami dans la clairière. Le bafouilleux allait simplement monter la garde auprès de la tombe de Jake jusqu’à mourir de faim, ou être tué par un prédateur quelconque. Cette idée ne faisait qu’accroître le chagrin de Roland, mais la décision appartenait à Ote.

Dix minutes plus tard, le bafouilleux sortit tout seul du bois et vint s’asseoir près de la botte gauche de Roland.

— Bon garçon, dit Roland en caressant la tête du bafouilleux.

Ote avait décidé de vivre. C’était une petite chose, mais une bonne chose.

Dix minutes plus tard, une voiture rouge sombre se rangea presque sans aucun bruit approximativement à l’endroit où King s’était fait renverser et Jake, tuer. Elle s’immobilisa. Roland ouvrit la portière côté passager et monta, toujours en grimaçant pour une douleur qui avait disparu. Ote sauta entre ses pieds sans qu’on lui ait rien demandé, se mit en boule la truffe contre le flanc, et parut s’endormir.

— Vous avez pu vous occuper de votre garçon ? demanda Mme Tassenbaum en démarrant.